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11/11 1918, 11 heures — 11/11 2018, 11 heures : IL N’Y A QUE LA VIE QUI COMPTE

11 novembre 2018

Il y a ceux qui dénoncent le méchant Pétain de la Collaboration et/ou l’ignoble Pétain ennemi des juifs. Il y a ceux qui adulent le formidable Pétain « stratège » de la Guerre de Quatorze ; la petite chose macronienne semble en faire partie…

Entre tout ça, je me contenterai d’être le contempteur de toutes les boucheries guerrières insensées qui comme chacun sait, ou devrait savoir, sont toujours faites sur le dos des peuples en des visées impérialistes et conflits entre gens du « beau monde » qui se connaissent, se fréquentent à l’occasion et surtout n’en meurent jamais. Ce qui finalement, de nos jours, place la bourgeoisie largement en-dessous, éthiquement parlant si l’on peut dire, de la noblesse d’épée d’autrefois.

Et j’aimerais que l’on évoque au moins un peu le Pétain de la répression des mutineries de dix-neuf-cent-dix-sept. Mais aussi la veulerie des lampistes fusilleurs. Comme je l’ai déjà rappelé sur ce blog à la suite de Boris Vian : « le lampiste est le vrai coupable ».

***

I

Tilloloy. C’était le bon coin. À part les obusiers qui tapaient sur Beuvraignes à midi, il ne s’y passait jamais rien. J’en ai gardé le souvenir d’une robinsonnade, la plupart d’entre nous ayant construit des huttes de feuillage et les autres dressé des tentes, les Boches se trouvant au diable vauvert, quelque part, au fond de la plaine, du côté de Roye.

Par une belle matinée du mois de juin, nous étions assis dans l’herbe qui envahissait notre parapet et cachait nos barbelés et qu’il allait falloir faucher et faner, nous étions assis dans l’herbe haute, devisant paisiblement en attendant la soupe et comparant les mérites du nouveau cuistot à ceux de Garnéro que nous avions perdu à la crête de Vimy, quand, tout à coup, cet idiot de Faval bondit sur ses pieds, tendit le bras droit l’index pointé, détourna la tête la main gauche sur les yeux et se mit à pousser des cris lugubres comme un chien qui hurle à la mort :

Oh, oh, regardez !… Quelle horreur !… Oh, oh, oh !…

Nous avions bondi et regardé avec stupeur, à trois pas de Faval, planté dans l’herbe comme une grande fleur épanouie, un lys rouge, un bras humain tout ruisselant de sang, un bras droit sectionné au-dessus du coude et dont la main encore vivante fouissait le sol des doigts comme pour y prendre racine et dont la tige sanglante se balançait doucement avant de tenir son équilibre.

D’instinct nous levâmes la tête, inspectant le ciel pour y chercher un aéroplane. Nous ne comprenions pas. Le ciel était vide. D’où venait cette main coupée ? Il n’y avait pas eu un coup de canon de la matinée. Alors, nous secouâmes Faval. Les hommes devenaient fous.

— …Parle, espèce d’idiot ! D’où vient cette main ? Qu’est-ce que tu as vu ?…

Mais Faval ne savait rien.

—… Je l’ai vue tomber du ciel, bredouillait-il en sanglotant les mains sur les yeux et claquant des dents. Elle s’est posée sur nos barbelés et a sauté à terre comme un oiseau. J’ai d’abord cru que c’était un pigeon. J’ai peur. Quelle horreur !…

Tombée du ciel ?

Il n’y avait pas eu un avion de la matinée, pas un coup de canon, pas une explosion proche ou lointaine. Le ciel était tendre. Le soleil, doux. L’herbe printanière, pleine d’abeilles et de papillons.

Il ne s’était rien passé.

Nous ne comprenions pas. À qui était cette main, ce bras droit, ce sang qui coulait comme la sève.

À la soupe ! cria le nouveau cuistot qui s’amenait hilare avec sa marmite fumante, ses boules emmanchées, ses gamelles, ses boîtes de conserve, son pinard.

Ta gueule, salaud ! lui répondit-on.

Et les hommes se dispersèrent et pour la première fois depuis que nous étions dans ce secteur où il ne se passait jamais rien, ils allèrent se tasser dans les abris, descendirent se mettre sous terre.

Il faisait beau.

Le plus beau jour de l’année.

Seul Faval sanglotait dans l’herbe chaude, secoué de spasmes.

Des mouches bleues vinrent se poser sur cette main. —

Jamais nous n’eûmes la clé de l’énigme. 

Blaise Cendrars, La Main coupée (1946).

II

En me réveillant d’un sommeil de plomb, j’ai vu les quatre cadavres que les sapeurs avaient atteints par-dessous, dans la plaine, et qu’ils avaient accrochés et halés avec des cordes dans leur sape. Chacun d’eux contenait plusieurs blessures à côté l’une de l’autre, les trous des balles distants de quelques centimètres : la mitrailleuse avait tiré serré. On n’avait pas retrouvé le corps de Mesnil André. Son frère Joseph a fait des folies pour le chercher ; il est sorti tout seul dans la plaine constamment balayée, en large, en long et en travers par les tirs croisés des mitrailleuses. Le matin, se traînant comme une limace, il a montré une face noire de terre et affreusement défaite, en haut du talus.

On l’a rentré, les joues égratignées aux ronces des fils de fer, les mains sanglantes, avec de lourdes mottes de boue dans les plis de ses vêtements et puant la mort. Il répétait comme un maniaque : « Il n’est nulle part. » Il s’est enfoncé dans un coin avec son fusil, qu’il s’est mis à nettoyer, sans entendre ce qu’on lui disait, et en répétant : « Il n’est nulle part. »

Il y a quatre nuits de cette nuit-là et je vois les corps se dessiner, se montrer, dans l’aube qui vient encore une fois laver l’enfer terrestre.

Barque, raidi, semble démesuré. Ses bras sont collés le long de son corps, sa poitrine est effondrée, son ventre creusé en cuvette. La tête surélevée par un tas de boue, il regarde venir par-dessus ses pieds ceux qui arrivent par la gauche, avec sa face assombrie, souillée de la tache visqueuse des cheveux qui retombent, et où d’épaisses croûtes de sang noir sont sculptées, ses yeux ébouillantés : saignants et comme cuits. Eudore, lui, paraît au contraire tout petit, et sa petite figure est complètement blanche, si blanche qu’on dirait une face enfarinée de Pierrot, et c’est poignant de la voir faire tache comme un rond de papier blanc parmi l’enchevêtrement gris et bleuâtre des cadavres. Le Breton Biquet, trapu, carré comme une dalle, apparaît tendu dans un effort énorme : il a l’air d’essayer de soulever le brouillard, cet effort profond déborde en grimace sur sa face bossuée par les pommettes et le front saillant, la pétrit hideusement, semble hérisser par places ses cheveux terreux et desséchés, fend sa mâchoire pour un spectre de cri, écarte toutes grandes ses paupières sur ses yeux ternes et troubles, ses yeux de silex ; et ses mains sont contractées d’avoir griffé le vide.

Barque et Biquet sont troués au ventre, Eudore à la gorge. En les traînant et en les transportant, on les a encore abîmés. Le gros Lamuse, vide de sang, avait une figure tuméfiée et plissée dont les yeux s’enfonçaient graduellement dans leurs trous, l’un plus que l’autre. On l’a entouré d’une toile de tente qui se trempe d’une tache noirâtre à la place du cou. Il a eu l’épaule droite hachée par plusieurs balles et le bras ne tient plus que par des lanières d’étoffe de la manche et des ficelles qu’on y a mises. La première nuit qu’on l’a placé là, ce bras pendait hors du tas des morts et sa main jaune, recroquevillée sur une poignée de terre, touchait les figures des passants. On a épinglé le bras à la capote. Un nuage de pestilence commence à se balancer sur les restes de ces créatures avec lesquelles on a si étroitement vécu, si longtemps souffert.

Quand nous les voyons, nous disons : « Ils sont morts tous les quatre. » Mais ils sont trop déformés pour que nous pensions vraiment : « Ce sont eux. » Et il faut se détourner de ces monstres immobiles pour éprouver le vide qu’ils laissent entre nous et les choses communes qui sont déchirées.

Henri Barbusse, Le Feu Journal d’une escouade (1916).

III

Non, c’est affreux, la musique ne devrait pas jouer ça…

L’homme s’est effondré en tas, retenu au poteau, par ses poings liés. Le mouchoir, en bandeau, lui fait comme une couronne. Livide, l’aumônier dit une prière, les yeux fermés pour ne plus voir.

Jamais, même aux pires heures, on n’a senti la Mort présente comme aujourd’hui. On la devine, on la flaire, comme un chien qui va hurler. C’est un soldat, ce tas bleu ? Il doit être encore chaud.

Oh ! Être obligé de voir ça, et garder, pour toujours dans sa mémoire, son cri de bête, ce cri atroce où l’on sentait la peur, l’horreur, la prière, tout ce que peut hurler un homme qui brusquement voit la mort là, devant lui. La Mort : un petit pieu de bois et huit hommes blêmes, l’arme au pied.

Ce long cri s’est enfoncé dans notre cœur à tous, comme un clou. Et soudain, dans ce râle affreux, qu’écoutait tout un régiment horrifiée, on a compris des mots, une supplication d’agonie : « Demandez pardon pour moi…Demandez pardon au colonel… »

Il s’est jeté par terre, pour mourir moins vite, et on l’a traîné au poteau par les bras, inerte, hurlant. Jusqu’au bout il a crié. On entendait : « Mes petits enfants…Mon colonel… » Son sanglot déchirait ce silence d’épouvante et les soldats tremblants n’avaient plus qu’une idée : » Oh ! vite…vite…que ça finisse. Qu’on tire, qu’on ne l’entende plus !… » Le craquement tragique d’une salve. Un coup de feu, tout seul : le coup de grâce. C’était fini…

Il a fallu défiler devant son cadavre, après. La musique s’était mise à jouer Mourir pour la Patrie et les compagnies déboîtaient l’une après l’autre, le pas mou. Berthier serrait les dents, pour qu’on ne voie pas sa mâchoire trembler. Quand il a commandé : « En avant ! » Vieublé, qui pleurait, à grands coups de poitrine, comme un gosse, a quitté les rangs en jetant son fusil, puis il est tombé, pris d’une crise de nerfs.

En passant devant le poteau, on détournait la tête. Nous n’osions pas même nous regarder l’un l’autre, blafards, les yeux creux, comme si nous venions de faire un mauvais coup.

Voilà la porcherie où il a passé sa dernière nuit, si basse qu’il ne pouvait s’y tenir qu’à genoux. Il a dû entendre, sur la route, le pas cadencé des compagnies descendant à la prise d’armes. Aura-t-il compris ?

C’est dans la salle de bal du Café de la Poste qu’on l’a jugé hier soir. Il y avait encore les branches de sapin de notre dernier concert, les guirlandes tricolores en papier, et, sur l’estrade, la grande pancarte peinte par les musicos : « Ne pas s’en faire et laisser dire ».

Un petit caporal, nommé d’office, l’a défendu, gêné, piteux. Tout seul sur cette scène, les bras ballants, on aurait dit qu’il allait « en chanter une », et le commissaire du gouvernement a ri, derrière sa main gantée.

Tu sais ce qu’il avait fait ?

L’autre nuit, après l’attaque, on l’a désigné de patrouille. Comme il avait déjà marché la veille, il a refusé. Voilà…

Tu le connaissais ?

Oui, c’était un gars de Cotteville. Il avait deux gosses.

Deux gosses : grands comme son poteau…

Roland Dorgelès, Les Croix de bois (1919).

IV

Oh ! Vous êtes donc tout à fait lâche, Ferdinand ! Vous êtes répugnant comme un rat…

– Oui, tout à fait lâche, Lola, je refuse la guerre et tout ce qu’il y a dedans… Je ne la déplore pas moi… Je ne me résigne pas moi… Je ne pleurniche pas dessus moi… Je la refuse tout net, avec tous les hommes qu’elle contient, je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient-ils neuf cent quatre-vingt-quinze millions et moi tout seul, c’est eux qui ont tort, Lola, et c’est moi qui ai raison, parce que je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir.

– Mais c’est impossible de refuser la guerre, Ferdinand ! Il n’y a que les fous et les lâches qui refusent la guerre quand leur Patrie est en danger…

– Alors vivent les fous et les lâches !  Ou plutôt survivent les fous et les lâches ! Vous souvenez-vous d’un seul nom par exemple, Lola, d’un de ces soldats tués pendant la guerre de Cent ans ? … Avez-vous jamais cherché à en connaître un seul de ces noms ? … Non, n’est-ce pas ? … Vous n’avez jamais cherché ? Ils vous sont aussi anonymes, indifférents et plus inconnus que le dernier atome de ce presse-papiers devant nous, que votre crotte du matin … Voyez donc bien qu’ils sont morts pour rien, Lola ! Pour absolument rien du tout, ces crétins ! Je vous l’affirme ! La preuve est faite ! Il n’y a que la vie qui compte. Dans dix mille ans d’ici, je vous fais le pari que cette guerre, si remarquable qu’elle nous paraisse à présent, sera complètement oubliée… A peine si une douzaine d’érudits se chamailleront encore par-ci, par-là, à son occasion et à propos des dates des principales hécatombes dont elle fut illustrée… C’est tout ce que les hommes ont réussi jusqu’ici à trouver de mémorable au sujet les uns des autres à quelques siècles, à quelques années et même à quelques heures de distance… Je ne crois pas à l’avenir, Lola…

 Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit (1932)

***

La chanson de Craonne-1917

 

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