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COMME EN PASSANT — RÉFLEXIONS DE DORAT.

5 août 2018

Le doux, léger et badin Claude Dorat (1734-1780), dit le Chevalier Dorat, qui sut ouvrir son salon à la lectures des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, écrivain plus profond parfois que ce que l’on en dit, semble avoir écrit quelques paragraphes pour aujourd’hui.

Nous utilisons ici à cet effet, des extraits du tome second des Lettres en vers, et œuvres mèlées [sic] de M. D[orat], ci-devant Mousquetaire … A Geneve … M DCC LXVII. J’en ai juste actualisé l’orthographe.

Dessin de Charles Eisen (1720-1778), gravure de Noël Le Mire (1721-1801) ; o. c. page 61.

Je crois que plus un peuple est corrompu, moins il doit être voluptueux: c’est que la volupté vraie tient à la naïveté de l’innocence, au calme d’un cœur que la vertu tranquillise, et au petit nombre des besoins. Les jouissances trop multipliées sont nécessairement trop rapides : et qu’est-ce qu’un plaisir auquel ne survit pas le charme de la réflexion, et qui meurt dans l’âme, sans y laisser de traces, si ce n’est un vide immense que d’autres plaisirs ne rempliront pas mieux ? (Réflexions sur le poème érotique, opus cité, pages 6 et 7)

Mais on dirait aujourd’hui que tous les esprits se ressemblent, et qu’ils ont perdu cette empreinte originale qui distinguait chacun d’eux, dans les beaux siècles de la Littérature. Un succès dans un genre entraîne tout le troupeau servile des imitateurs ; ils ne voient que le prix, sans mesurer l’intervalle qui les en sépare. Cela n’annonceraient-il pas un relâchement réel dans les ressorts de l’esprit humain ? La variété de la nature prouve la force et les ressources ; elle s’appauvrit, selon moi, dès qu’elle devient uniforme. (idem, page 12)

Ce que la Poësie a de réel pour un Philosophe, c’est qu’elle nourrit la sensibilité, étend l’imagination, et fixe, pour quelques instants, une âme qui s’évite, et un esprit qui se redoute : c’est que, dans ces moments, où tout est sombre autour de nous, elle devient un Prisme heureux qui colore et embellit l’Univers : c’est qu’elle nous aide enfin à charmer l’ennui qui est après le crime, le plus horrible fléau de l’humanité. (ibidem, page 16)

Dessin de Charles Eisen, gravure de Noël Le Mire ; o.c. page 60.

*

La Nature toujours varie ;

D’objets en objets emporté,

Je veux imiter sa magie

Qui naît de la diversité. *

[…]

Tantôt, Disciple d’Hamilton,

Qu’à tous nos Sages je préfère,

Je m’efforcerai, pour te plaire,

D’imiter son aimable ton ;

Tantôt, sérieux par prodige,

Et raisonnable par excès,

Je sortirai de mon vertige,

Je rembrunirai tous mes traits.

[…]

Ici je pense, je suis homme.

Philosophes que l’on renomme, **

Je vous surpasse en ce moment :

L’en atteste la Raison même,

Vous fûtes sages par système,

Et je le suis par sentiment.

[…]

Combien il est doux pour le Sage

De s’envoler dans les forêts.

Et de chiffonner les attraits

De quelques Nymphes de village !

(Le pot-pourri — épître à qui on voudra, o.c., pages 62, 81, 83)

Notes :

* La vraie diversité naturelle, celle des espèces, des cultures, des civilisations; pas, pour donner un exemple contemporain, le métissage décadent ou les communautarismes allogènes aux basques de la consanguinité mondialiste.

** À qui on accorde renommée.

*

Rien de plus dangereux que le despotisme qui s’introduit depuis quelque temps dans les Lettres : tous les esprits y sont ou tyrans, ou esclaves ; si quelque parti domine, on applaudit à ses paradoxes, tandis que l’autre [ou les autres] ose à peine bégayer quelques vérités. Cette tyrannie annoncerait, selon moi, la décadence prochaine des Lettres et des Arts. La mâle liberté d’écrire peut seule hâter la lenteur de leurs progrès ; cest du choc de différentes lumières réunies que naît enfin le jour de la Raison. (Réflexions sur la Poësie, o.c., page 205).

Remarque. Il ne manque pas grand chose pour faire de cette prose de Dorat des périodes musicales, mesurées, de poésie en vers blancs, rimes internes ou assonances. J’y ajoute, retranche ou modifie très peu :

Rien de plus dangereux que tout ce despotisme

Qui s’introduit depuis quelque temps dans les Lettres :

Tous les esprits y sont ou tyrans, ou esclaves ;

Et si quelque parti domine, on applaudit ses paradoxes,

Tandis que l’autre ose à peine bégayer ses quelques vérités.

12 pieds, 12 pieds, 12 pieds, 16 pieds, 16 pieds … Je ne développe pas plus.

Dessin de Charles Eisen, gravure de Joseph De Longueil (1730-1792); o.c., page 133.

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