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La fin des belles fêtes (poème d’Olivier Mathieu)

15 mars 2018

Publié le 15 mars 2018 par defensededavidhamilton

 

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LA FIN DES BELLES FÊTES.

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(Poème paru en 2010 dans le livre « Les jeunes filles ont l’âge de mon exil », qui a connu deux éditions).

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Coquillarts, ce n’est plus le début de la fête.
Et pourtant, frères morts, mes aïeux Coquillarts,
Notre pauvre Villon qui fuyait les gens d’armes
Ne s’est jamais rendu, dans un sourire en larmes,
Sous la lune à minuit qu’aux plus doux rendez-vous
De ces nuits-là qui ne sont d’aucune semaine.
Ainsi nous nous léguons, de baiser en baiser,
Vous me léguez les nuits de baisers embrasées,
Je vous lègue les nuits de baisers en brassées,
Je vous lègue les nuits des tout derniers baisers.

Je vous lègue les yeux de la dernière fête,
L’ultime fête en sa fin belle inespérée,
La dernière bouteille et le dernier orchestre,
Et la dernière bouche et le dernier sourire
Et le dernier accent de Méditerranée,
Je vous lègue les yeux de la dernière fée
Tant de mots précédée,
Bouche de fraise fraîche aux lèvres qu’on mordille,
Je vous lègue les yeux de la dernière fille
En chair loin des prisons d’hiver et des images
Et l’ultime voyage en quête de ses îles,
La dernière leçon de ma géographie,
Et l’ivresse qu’on lampe ensemble au même verre
Et les globes de lait patiemment découverts
Qui ont en guise d’yeux, dedans la lente nuit
Aux sens dessus dessous, lorsque la robe glisse,
De sombres aréoles.

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Ils sont dessous la paume lisses
Où trônent dessus les tétons.
Je vous lègue l’assaut subtil et fin des seins
Lentigineux, laiteux et qui versent le baume
Et remplissent les yeux et frémissent aux paumes,
Ainsi que les tétons que la langue pourlèche.
Je vous lègue les yeux qui ressemblent aux yeux
Des morts à qui l’on n’a jamais pu dire adieu,
Je vous lègue la chair qui est des silhouettes
De soleil, pluie, orage entre les doigts du vent.
La cime est au bas ventre et la fente mineure
Disjoint son coquillage ; elle est au majeur fraîche,
Mes frères Coquillarts, quand rien ne nous empêche
D’enfoncer doigt ou chybre, au contraire, en la pêche
Et sa pulpe est très douce.
Nul clitoris, souviens-t’en, frère Coquillart,
Ne ressemble à un autre, et tu connais cet art.
Entre les jambes des plus ronds des culs de marbre,
Cette coquille est comme une juteuse mangue,
Le galbe embaume et garbe, aussi la langue y tangue !
Vous fûtes, Coquillarts, d’aimables pianistes,
Sachant palper la touche avec tant de doigté.
Membres Coquillarts en la vulve qui enserre,
La statue admirez qui vibre tout entière,
Dont l’œil qui s’assombrit noircit, pleure et s’enivre :
Or vous n’apprîtes point tout ceci dans les livres.
Admirez, Coquillarts, la chevelure en flamme
Noire qui se dénoue et coule sur vos ventres.
Y brille un œil ainsi qu’au soleil l’oriflamme.
Et c’est giboule soif, bouche boule de gomme,
La gomme de résine aux jardins de Syrie
Dont on extrait encens, baumes, aphrodisiaques,
Tourne langue-magie et en douceur et rage
Gire la langue jusqu’à la foudre d’orage.

De la Mort, Coquillarts, c’est boucle qui se boucle
Tandis que la main joue en l’or obscur des boucles.
Admirez, Coquillarts, quand l’airain vous chevauche,
Admirez, Coquillarts caracolant l’airain,
La chair si tendre que vous harponnez aux reins.
Chevauchés, chevauchant, l’un et l’une s’éreintent.
Mais comme est toujours loin le début de la fête !
Avant la mort, les occasions n’en seront maintes.

******

 Admirez, Coquillarts, le soleil qui se lève,
Le soleil au corps d’homme, à tête de bélier.
Occis au sud ouest, il renaît au nord est.
Le grand dieu, dans le temps de la dernière fête,
A fait le tour du monde. Or vous, piochez encore
A travers lèvre et sein, de câlin en pelote,
Le jardin que Villon appela sadinet.
Et déjà le soleil a fait un tour du monde.
Dans la nuit, qui compta les parcours de la langue,
Pourtours du cœur de perle où fleurtèrent les doigts,
Détours du sadinet où se complut le membre?
Coquillarts, c’est le temps de la dernière fête.
Amante aimante amant, jouit d’amante aimant,
Joue amante à l’aimant, jouit d’amant aimante,
Amant ouït l’amante et clôt son testament.
Dans l’aube encor les corps en extase s’unissent.
Je vous lègue les nuits qui n’ont point laissé trace
Sinon dans le cœur de quelque fille d’Europe.
Un roman parmi mille épars de par les villes,
Un roman parmi mille épars de par le temps,
Et combien dans mon cœur, combien de cimetières
Et c’est ma vieille Europe en la carte d’un puzzle
Qui ressemble toujours aux puzzles de l’enfance.
Je vous lègue l’Europe ; et tel, mon Catalogue
Des filles d’Italie et de Grèce et d’Espagne
Aux croupes de soleil, aux genoux délicats.
Je vous lègue les nuits, la Coquille lichée
Du crépuscule à l’aube à la dernière robe,
Les yeux verts en éclairs qui brillent dans la nuit.
Je vous lègue les nuits qui n’ont point laissé trace
Sinon dans le corps de quelque fille d’Europe.
Comme déchirante est la toute ultime fête !
Roucoulent les pigeons cachés dans le silence,
La porte écarte les battants du lieu subtil.
Reflet d’éternité, l’horizon enlumine
Les tuiles des toits roux quand le ciel vient saillir
Le soleil coquillage où se forme la perle.

***

***

Tu sens ton cœur d’exil qui cahote en douleur
Et tu sens ton vieux cœur qui se rompt en douceur.
Plus tard, levant les yeux vers les amis nuages,
Ils furent toujours là. Ils seront toujours là.
Quand toi tu seras mort, ils seront là encore.
Tu portes tes regards aux nuages du ciel
A la fin de la nuit, qui brûlent de soleil.
Et tu pleures les ans que tu dilapidas
Et le cruel trop tard de la dernière fête,
Et tant de temps perdu qui trop te lapida,
Le destin clandestin de la dernière fête.
Quel poème dira au ciel la lune d’or,
Et le temps d’une nuit le voyage des corps,
Et le soleil qui semble une ombre de la mort,
La mort de l’ombre aussi qui efface la lune,
Et les hasards du temps, mystères et miracles?
L’ultime fête d’un est la prime de l’une
Et c’est la même fête en joie et en détresse,
Fête qui tremble au corps, fête qui au cœur tremble.

***

***

Ton cœur est fracassé, Don Pioche. Et tes yeux pleurent.
Pleurent larmes de feu. Larmes de fiel et miel.
Pleurent larmes de sang. Ton cœur est supplicié.
Encor te reste-t-il le temps pour un voyage
Qui ne soit point, grands Dieux, ton tout dernier voyage ?
Tu n’es qu’un exilé à bout de quarantaine.
D’autant plus les oiseaux, qui sont Dieux de l’aurore,
Les oiseaux du matin te tirent leur chapeau.
Et encore ce train va-t-il partir sans toi
Que tu regarderas s’éloigner lent du quai.
Ce train emportera la dernière promesse,
Il dérobera les robes de ta jeunesse,
Genoux galets galbés des corps octogonaux.
Que la fête fut vive, et brève ! Et, pour toujours,
Un par un les lampions vont se dissoudre en jour,
En trop tard et en mort.
Mais crie aux Dieux merci, Don Robert Pioche, pour
La toute ultime fête et ta dernière guerre.
Tu as gagné, perdu, déclaré tant de guerres.
Puis, tout appartiendra dès demain à naguère.
La vie emportera loin une voyageuse
Qui vivra bien après que toi, tu seras mort.
Et elle emmènera avec elle, en son cœur,
Son souvenir des nuits qui ne reviendront plus
Mais qui furent, pourtant, un jour, qui furent vôtres.
Or tu sais, tu ne sais que trop, Don Robert Pioche,
Que les souvenirs au fur du Temps s’effilochent.
Toi, crie aux Dieux merci pour le dernier Solstice,
Le vieux Solstice grec de l’éternel été.
Mais si toutes les nuits sont à jamais enfuies,
Que tu vives un peu dans le cœur d’une fille
Qui a fui, enfourchant un rayon de soleil,
Si ainsi son cœur veut : si ses vingt ans le veulent.
Toute fête ne put durer qu’un seul instant.
La vie emportera la libre voyageuse
Là-bas, sous l’azur en coupoles nuageuses,
De passage en passage.

******

Latine, une guitare au soir là-bas s’envole
Argentine, italienne ou, qui sait, espagnole.
La fête fut belle à la fin des belles fêtes,
La fête fut sublime et ton cœur est en larmes,
Ton cœur qui dut mourir avant d’être vivant.
La fête, la plus belle en son cœur se sut-elle ?
Le silence retombe. Et l’horizon s’éloigne.
Tout élan est brisé. Le temps reprend son cours.
Et le passé grandit. Et la porte se clôt.
Et plus de rendez-vous sous la lune en déroute.
Le temps au terminus. Et que de solitude.
Fête et bataille, ô Dieux, toujours doivent finir,
Jeu du fol, fou du jeu, brûle-jeu, feu follet,
Aux Dieux mon Robert Pioche !
Un par un, au soleil, tes amis les nuages
Passent dans le ciel bleu ; et tu n’as plus de forces.
Dedans ton cœur si lourd, feus les jours et nuits d’or
Feront mal, lancinants, jusqu’à la mort hagarde.
Te voilà parvenu, Don Pioche, au dernier port.
Que tu lègues deux cœurs aux Coquillarts d’amour,
Aux Coquillarts, ton cœur d’amour aux Coquillardes !

***

***

Et toi, le Coquillart, et toi, le rabdomante,
Tu cherchas et trouvas le trésor de la mort,
Tu quêtas belle mort en la source d’amante,
Du baiser de la mort à la mort des baisers,
Entrouvrant à la clé en la vulve qui danse
L’écho mystérieux de la correspondance
Tuant la mort, parlant d’éternité la langue.
Un jour tu ne fus pas seul quand tu fis l’amour.
Danse vient de la panse, et la panse aux vers va.
Et voici, Coquillart, la fin des belles fêtes.
Les jeunes filles ont l’âge de ton exil.

         Olivier Mathieu

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