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Conversation à bâtons rompus avec Jean-Pierre Fleury

23 février 2018

Publié le par

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Jean-Pierre Fleury:

  • Certes, Olivier Mathieu, vous n’avez pas un parcours conformiste, ou une pensée accessible au premier venu… Je le sais depuis longtemps, pour ma part j’en ai parlé dans la biographie que je vous ai consacrée (Olivier Mathieu dit Robert Pioche, le dernier romantique), mais vous ne cessez de le démontrer. J’en veux pour preuve par exemple votre dernier article en date, sur ce tout petit journal qui orthographie « Hansum » à la place de « Hamsun »…

Olivier Mathieu :

  • Récemment aussi, au sujet de l’affaire Doucé, je citais la féministe Françoise d’Eaubonne. Qui était la fille d’Étienne Piston d’Eaubonne, un anarchiste chrétien co-fondateur d’un parti fasciste révolutionnaire, et membre du Sillon; et de Rosita Martinez Franco, fille d’un révolutionnaire espagnol carliste… Je pense que ce sont de tels êtres qui, souvent, témoignent d’un véritable talent, d’une véritable liberté d’esprit. Je plains les gens qui ont, pour parents, deux petits bourgeois heureux d’être des petits bourges… Moi, par ma famille, j’ai eu devant les yeux les exemples de gens qui provenaient des milieux les plus antinomiques: communistes, staliniens, anarchistes, fascistes, j’ai tout eu (ou presque) dans ma famille ou autour de moi. Ajoutez à ça que je commence à vieillir, et déjà qu’à vingt ans (que dis-je, à vingt ans? à cinq ans) personne ne me racontait d’histoires. Ce n’est pas maintenant que je vais commencer à penser là où des crétins me diraient de penser.

Jean-Pierre Fleury:

  • On va dire que vous manquez de « respect humain ».

Olivier Mathieu:

  • J’ai eu la chance de connaître dès mon plus jeune âge des gens qui sont considérés, pour certains, comme des génies universels. Certains m’ont apporté quelque chose. J’ai connu René Magritte, j’ai connu Hergé, j’ai connu le doyen de la fac de Nanterre en mai 1968 Pierre Grappin, j’ai connu Ferdinand Teulé qui fut le directeur du « Musée du Soir » et qui était mon parrain, j’ai connu Alfred Loewenguth qui m’enseignait le violon, le grand poète juif René-Albert Gutmann a  été mon maître de poésie, j’ai été l’ami du peintre André Beaurepaire, j’ai été l’ami de Paul Werrie et, jusqu’à sa mort, de l’écrivain catholique Alexis Curvers, j’ai eu des relations houleuses avec Robert Poulet, j’ai été l’ami d’Arno Breker, j’ai été l’ami de l’écrivain stalinien André Viatour, j’ai hérité d’une partie des archives d’Abel Bonnard qui avaient été léguées en 1968 à Paul Morand, j’ai été l’ami du plus grand linguiste italien du XXe siècle Giuliano Bonfante, j’ai fréquenté les salons parisiens et par exemple ceux de Jacques de Ricaumont, j’ai de beaux souvenirs de mes discussions et de mes disputes avec Jean-Edern Hallier. Partout et toujours, j’ai été à contre-courant. L’habitude, la norme, l’usage, je les ai pris à contre-courant, je les ai retournés, je les ai invertis, et, pour le dire poliment, je les ai enculés à sec. Et j’ai défendu ma liberté.

Jean-Pierre Fleury:

  • Vous ne citez pas tous ceux que vous avez fréquentés.

Olivier Mathieu:

  • En effet, je ne les cite pas tous, très loin de là. Il y a  eu aussi une masse de petits crétins, de faux écrivains, d’abrutis germanopratins, de piliers de bistrots parisiens, de trous du cul, de menteurs, de pleutres, de lâches, de médiocres que j’ai fréquentés (ou, plutôt, que j’ai fuis), surtout dans les années 1980. Je respecte la beauté, la vérité, le sens critique, l’émotion. Et certainement, je préfère quelqu’un qui n’est pas d’accord avec moi mais avec qui il est possible de parler, d’échanger et de vivre poétiquement, pour reprendre la formule de Heidegger. Les idées ne rapprochent pas vraiment, ou très rarement. C’est autour de l’émotion que l’on peut fraterniser. Il y a  des pédants, des « philosophes » à ciseaux et pot de colle, qui font semblant d’être cultivés, et Dieu à qui je ne crois pas sait combien il y en a! Mais personne ne peut feindre l’émotion. Je songe, en disant cela, à une vidéo d’aujourd’hui, de Roland Jaccard, sur Jean-Michel Palmier.

Jean-Pierre Fleury:

  • Et vous avez vous aussi transposé tout cela dans votre défense de David Hamilton.

Olivier Mathieu:

  • En effet. Tout comme mes pianistes préférées sont Clara Haskil, Maria Grinberg et Yudina, David Hamilton dépasse le seul plan des idées. Au fond, que les idées à un certain moment aillent se faire enculer! David Hamilton avait une idéologie, si l’on veut, et il en a parlé. Mais surtout, il avait une sensibilité. La sensibilité qui compte: celle qui naît d’une idéologie qu’on ne devine plus, ou qu’on peut à peine définir. Le seul défi est celui qu’on lance à Eros et Thanatos. Le reste, tout le reste, est médiocrité. Le reste, c’est bon pour la Macronerie et ses journalistes.

Jean-Pierre Fleury:

  • Qu’espérez-vous que naisse, ou que reste, de votre « trilogie jaculatoire », Le portrait de Dawn Dunlap puis C’est David Hamilton qu’on assassine puis David Hamilton suicidé mais par qui?…

Olivier Mathieu:

  • Pour l’heure, il y a surtout eu un superbe article de Roland Jaccard dans Causeur, que vous trouvez aussi sur son blog. Et plusieurs vidéos du même Roland Jaccard, sur son canal You Tube. Maintenant, je suppose et j’espère qu’il va y avoir d’autres articles. Cela dit, imaginons même qu’il n’y en ait pas. Si cela s’avérait, j’en prendrais aisément mon parti!… Il y a un moment dans la vie où tout fait rire. Par exemple une petite andouille, sur un blog sur Mediapart, recopie de temps à autre, quasiment ligne à ligne, ce que j’ai été le premier à écrire sur mon blog « En défense de David Hamilton ». Et quelle est ma réaction? Tout ça me fait rire… Je suis habitué aux soutiens qui arrivent après la bataille, aussi. Je peux très bien imaginer que de fines cervelles germanopratines, un jour ou l’autre, reprennent tous mes arguments ou toutes mes infos sur David Hamilton, sans m’en attribuer la paternité. Mais je le répète, tout ça est sans importance. Personne, absolument personne ne rompra le dialogue intime que j’ai avec David Hamilton et avec son oeuvre, avec sa vision du monde, avec sa sensibilité, avec son émotion. Il y a avait en lui aussi ce dédain mallarméen (« soyez dédaigneux »), ou si vous préférez ce mélange de cynisme et d’émotion dont parlait admirablement, il y a des dizaines d’années de cela, ce grand écrivain oublié que fut René Benjamin. Autre chose, certes, que les petits  bourges de 2018, petits bourges d’extrême gauche, petits bourges de gauche, petits bourges de droite, petits  bourges d’extrême droite, tous avec leurs pensées de basse cour. Le cloaque des petits, des tout petits bourges. Les hommes ne sont nullement des porcs. Ce sont des moutons de Panurge.

Jean-Pierre Fleury:

  • On comprend que vous ayez peu d’amis…

Olivier Mathieu:

  • Vous avez remarqué ? Si j’avais voulu me faire des amis, j’aurais fait la putain. Ou, si j’avais eu encore moins d’ambition, le journaliste. J’aurais été m’agréger à quelque parti d’imbéciles, à quelque camp d’abrutis, à quelque église d’idiots, à quelque secte de tarés. J’ai préféré la solitude mais quand j’aime ou apprécie quelqu’un, il peut au moins être certain que je ne suis pas hypocrite. Comme David Hamilton, je suis un solitaire. Et il n’y a que ce qui bouleverse qui compte. Mes amis sont dans le passé. Ou dans le futur. Et certains font même partie du présent: ils sont déjà dans l’éternité.

Propos recueillis par Jean-Pierre Fleury

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