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DAVID HAMILTON ET LE COMBAT DU RÊVE D’AMOUR

27 décembre 2016

cet article se trouve également sur le blog En Défense de David Hamilton :

https://defensededavidhamiltonblog.wordpress.com/2016/12/26/david-hamilton-et-le-combat-du-reve-damour-par-jean-pierre-fleury-ecrivain/

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David Hamilton a réalisé en 2013, autour donc de ses quatre-vingts ans encore alertes, une série de photographies qui est sa vision du Songe de Poliphile oeuvre célèbre, chez les écrivains des siècles passés du moins, souvent copiée ou recopiée, dont l’original est un joli incunable à xylographes de la Renaissance italienne.

Certaines de ces photos d’Hamilton illustrent cet article.

HYPNEROTOMACHIA POLIPHILI , VBI HV

MANA OMNIA NON NISISOMNIVM

ESSE DOCET  .ATQVE OBITER

PLVRIMA SCITV SANE

QVAM DIGNA COM

MEMORAT .

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dh-07

cliché Jean-Philippe Balter

Si tu t’imagines…

chanté par Marcel Mouloudji

https://www.youtube.com/watch?v=fioUpqaQ4Q4

chanté par Juliette Gréco

https://www.youtube.com/watch?v=zcrujIHaNiU

DE L’HISTOIRE LITTÉRAIRE POUR COMMENCER

Qui connaît la Hypnérotomachie de Poliphile, hormis les bibliophiles et vieux écrivains nostalgiques, romantiques à la Nodier, Bertrand, Nerval et aux goûts antiquaires ? « Les ringards », diront les crétins et les médiocres. Pourtant, elle fut oeuvre maintes fois étudiée, copiée, traduite, depuis son apparition au temps de la Renaissance italienne. Née des trois mots grecs hýpnos (sommeil), érôtos (d’Éros), mákhê (combat), la hypnérotomachie est rien de moins que le « combat du rêve érotique », ou le « combat du rêve d’amour » ; celui mené plus précisément par Poliphile : hypnerotomachia poliphili, le combat du rêve érotique de celui qui aime Polia. Polia étant le nom de code, le pseudonyme, le surnom mystère de l’aimée bien terrestre.

Ce que nous vous présentons à suivre, sont quelques extraits de cette Hypnérotomachie ou Discours du Songe de Poliphile déduisant comme Amour le combat à l’occasion de Polia, sous la fiction de quoi l’auteur, montrant que toutes choses terrestres ne sont que vanité, traite de plusieurs matières profitables et dignes de mémoire. Nouvellement traduit de langage italien en françois. A Paris, pour Jaques Keruer aux deux Cochetz, rue S. Jaques. M. D. XLVI.

Jaques Keruer : Jacques Kerver, célèbre imprimeur-libraire d’une famille d’imprimeurs et de libraires. Cette famille Kerver ne serait pas, malgré ses apparences, bretonne mais allemande, de Coblence.

dh-01cliché D.H.

L’auteur présumé de cet ouvrage serait Francesco Colonna ; ceci a été déduit grâce aux lettrines des têtes de chapitres de l’ouvrage qui forment la phrase latine : Poliam frater Franciscus Columna peramavit. « Polia que le frère Francisco Colonna aima intensément » (immensément, très affectueusement ; adora). Les érudits s’accordent plus ou moins pour voir en ce Franciscus Columna un certain Francesco Colonna, un moine prêcheur dominicain vénitien né vers 1433 et mort en 1527 dont on sait très peu de choses. Si ce n’est quand même qu’il tomba follement amoureux d’une certaine Hippolyta de Trévise (qui serait ainsi devenue Polia sous sa plume qui écrivit cet ouvrage en dialecte (sans doute vénitien) mêlé de grec, latin, hébreu et même arabe (pour la première fois semble-t-il en Europe).

Le manuscrit de cet ouvrage aurait été achevé vers 1467, mais il ne fut imprimé pour la première fois qu’en 1499 par Alde Manuce à Venise. Joli incunable dont on attribue généralement les cent-soixante-douze xylographes qui ornent ce roman disons courtois et leste à la fois, ouvrage très original et typique du Rinascimento, rien de moins qu’à Andrea Mantegna et leur gravure sur bois à Giovanni Bellini.

image2Savoir qui est l’auteur de la présente et première traduction française du Songe de Poliphile (autre titre de ce livre) n’est pas chose aisée. Dans son édition princeps de 1546 (édition dédicacée à un certain Henry de Lenoncourt, un capitaine) Jan Martin, qui était le secrétaire du cardinal Robert II (dit : le Bon) de Lenoncourt et qui se présente finalement comme simple éditeur, évoque « un mien amy » sans autre précision, comme ayant été le traducteur. Mais d’autres éditions donnent comme éditeur Jaques Gohory (Parisien), un avocat, médecin, alchimiste, écrivain, traducteur, érudit du temps, dont il aurait reçu le manuscrit d’une traduction ancienne, des mains d’un chevalier de Malte. D’autres voient dans cette traduction l’œuvre conjointe de Martin et Gohory, ou encore celle du cardinal Lenoncourt seul, ou de Lenoncourt et Martin. Dans la deuxième (de 1554) ou la troisième édition (de 1561), « Jan Martin secrétaire de Monseigneur le Révérendissime Cardinal de Lenoncourt » a remplacé la dédicace par un avis « aux lecteurs » tout différent et plus long ou il évoque encore « un mien amy » comme ayant été le traducteur de cet ouvrage.

En fait de traduction de cette allégorie d’amour finalement, fatalement platonique, il conviendrait mieux de dire : contraction, adaptation, et volonté même de noyer les allusions trop vives ou trop évidentes et crues, en des phrases plus floues et expressions plus parfumées et délicates. C’est du moins ce qui se dit généralement parmi les érudits, mais je n’ai pas pris le temps de vérifier.

De même enfin, incertitude sur les graveurs de ces éditions françaises que l’on dit être Jean Cousin et/ou Jean Goujon.

dh-03cliché D. H.

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LA HYPNÉROTOMACHIE DE POLIPHILE

PREMIER EXTRAIT

Sous ce pont sourdait une grosse veine d’eau vive, claire et bouillonnante à plaisir, qui se départait en deux petits ruisseaux, coulant l’un à dextre et l’autre à senestre. Leurs rivages étaient bordés de toutes manières d’herbettes qui aiment le voisinage des eaux, comme souchet, nymphée, adiante, cymbalaire, trichomanes et autres. Puis, à l’entour on pouvait voir toutes espèces d’oiseaux de rivière : savoir est hérons, butors, canards, sarcelles, plongeons, cigognes, grues, cygnes, poules d’eau et cormorans.

Outre le pont avait une grande plaine toute plantée à la ligne d’arbres fruitiers, en forme de verger. Les écureuils y sautaient de branche en branche et les oisillons gazouillaient entre les feuilles, si bien que c’était grande mélodie. Le parterre était semé de toutes manières de fleurs et herbes odorantes convenables en médecine, enrosées [arrosées] de si petits ruisseaux qui rendaient le lieu si plaisant, que je pensais lors être aux Îles Fortunées […]

Entre les deux colonnes, dedans le carré [de la belle fontaine] était entaillée une belle Nymphe dormant, étendue sur un drap, partie duquel semblait amoncelé sous sa tête, comme s’il lui eut servi d’oreiller. L’autre partie, elle l’avait tirée pour couvrir ce que l’honnêteté veut que l’on cache. Et gisait sur le côté droit, tenant la main dessous sa joue, comme pour en appuyer sa tête. L’autre bras était étendu au long de la hanche gauche, jusques au milieu de la cuisse. Des pupillons de ses mamelles (qui semblaient être d’une pucelle) issait [sortait, naissait] de la dextre un filet d’eau fraîche, et de la senestre un d’eau chaude ; qui tombaient en une grand’pierre de porphyre, faite en forme de deux bassins éloignés de la Nymphe environ six pieds de distance.

Devant la fontaine, sur un riche pavé entre les deux bassins, y avait un petit canal auquel ces deux eaux s’assemblaient, sortant des bassins l’une à l’opposite de l’autre ; et ainsi mêlées, faisaient un petit ruisseau de chaleur attrempée, convenable à procréer toute verdure. L’eau chaude saillait si très haut qu’elle ne pouvait empêcher ceux qui mettaient leur bouche à la mamelle droite pour la sucer et y boire de l’eau froide. Cette figure était tant excellentement exprimée, que l’image de la déesse Vénus jadis faite par Praxiteles, ne fut onques si perfectement taillée […]

Elle avait les lèvres entr’ouvertes, comme si elle eut voulu reprendre son haleine, dont on lui pouvait voir tout le dedans de la bouche quasi jusques au nu de la gorge. Les belles tresses de ses cheveux étaient épandus par ondes sur le drap amoncelé dessous sa tête, et suivaient la forme de ses plis. Elle avait les cuisses refaites [sic], les genoux charnus et un peu retirés contremont, si bien qu’elle montrait les semelles de ses pieds, tant belles et tant délicates qu’il vous eut pris envie d’y mettre la main pour les chatouiller. Quant au reste du corps, il était d’une telle grâce qu’il eut (par aventure) pu émouvoir un autre de la même manière.

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Guy Béart : l’Eau Vive chanson du film éponyme, revisitée pour illustrer ces extraits de Manon des Sources (d’après l’œuvre de Marcel Pagnol), en compagnie d’Emmanuelle Béart qui, à cette date (1986), avait déjà tourné Premiers Désirs (1983) de David Hamilton

https://www.youtube.com/watch?v=90nlBZXxbwAdh-05cliché D.H.

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LA HYPNÉROTOMACHIE DE POLIPHILE

DEUXIÈME EXTRAIT

En la frise de dessous était écrit ce mot [sic] :

PANTON TOKADI.

C’est-à-dire : À la mère de toute chose. 1

Le ruisseau qui sortait de cette fontaine courait entre deux haies de rosiers assez basses et enrosaient [arrosaient] un champ plein de cannes de sucre. Au long de son cours croissaient des artichauts aimés de la belle Vénus, asperges, satyrion, melilot, et chicorée sauvage. Aux deux côtés, y avait des orangers et citronniers, plantés à la ligne, chargés de leurs fruits, les branches pendantes à un pas près de terre, tellement qu’ils étaient ronds et larges devers le bas, le haut montant en pointe à la façon d’une pyramide, et fleurant si très soif que mes esprits en étaient tous recréés. […]

Sur ce, j’ouïs derrière, un merveilleux bruit qui semblait le battre des ailes du Dragon : et par devant un autre, comme le son d’une trompette. Adonc, je me retournais soudain tout éperdu et vis à côté de moi aucuns arbres de caroubes, avec leurs fruits mûrs longs et pendants, lesquels, agités du vent, s’étaient un peu entreheurtés ; par quoi je revins à moi-même et commençais à rire de ce qui m’était avenu. […]

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Peu de temps après, j’ouïs venir devers moi une compagnie de gens chantant ; et me sembla bien à la voix que c’étaient jeunes pucelles accompagnées du son de quelque lyre ; par quoi m’inclinais par dessous les rameaux pour voir que ce pouvait être, si bien que j’aperçus cinq damoiselles qui marchaient de bonne grâce, les cheveux liés à cordons de fil d’or, portant chapeaux de Myrte en leurs têtes, avec autres fleurs divinement agencées, vêtues d’un accoutrement de soie à la mode de l’île de Cos.

C’étaient trois tuniques, l’une plus courte que l’autre. Celle de dessous était de satin cramoisi, la seconde de soie verte et la première de toile de coton, déliée comme crêpe, claire et safranée de bien bonne grâce. Ces damoiselles étaient ceintes de carcans de fin or au-dessous des mamelles. Les bracelets étaient de même, qui serraient les poignets de la dernière tunique. […]

Quand elles m’eurent aperçues, tout incontinent s’arrêtèrent et cessèrent de chanter, regardant l’une l’autre sans mot dire, en sorte qu’il semblaient qu’elles fussent ébahies de me voir, comme si ce leur eût été chose étrange et nouvelle ; puis, se joignant ensemble, furent un petit temps murmurant à l’oreille l’une de l’autre ; et, plusieurs fois s’ébahirent de me voir, comme si j’eusse été quelque fantôme. Hélas, je me sentais adonc renverser et remuer toutes les entrailles, comme feuilles battues du vent, car je n’étais encore bien assurée de la peur que j’avais passée. […]

D’autre part, honte me retenait, connaissant que j’étais indignement arrivé en ce lieu qui, par aventure était saint, et en la compagnie des Nymphes, le cœur souillé d’affections mondaines, voire certes par une audace présomptueuse et importune, témérairement entré en région défendue à profanes.

Étant donc en ces grands doutes, une des cinq, la plus hardie, se prit à dire : Qui es-tu ? À laquelle voix fut si surpris de peur et de honte, que je ne sus que dire ni répondre, mais demeurais comme statue à qui parole est interdite. […] Toutes s’approchèrent de moi, disant : Jeune homme, qui que tu sois, notre regard ne te devrait épouvanter. N’aie doute de rien, car en ce lieu ne trouvera que courtoisie. Pourtant parle un petit à nous, et laisse ta peur inutile, disant hardiment qui tu es, et que tu cherches.

Cette gracieuse parole me fit recouvrer un petit de voix, tant que je répondis tout bas : Nymphes divines et admirables, je suis un amant le plus malheureux et infortuné qui jamais naquit en ce monde, car j’aime et ne sais où est celle dont trop ardemment suis épris ; non certes où je suis moi-même. […] Pour Dieu, prenez pitié de moi.

Adonc les belles me voyant en cette douleur furent émues de compassion et me prindrent [prirent] gracieusement par les deux bras pour me relever en disant : Nous savons assez, pauvre homme, et est chose toute certaine, que peu de gens peuvent échapper de la voie par laquelle tu es ci entré.

1 – Pantôn tokadi, mot-à-mot : à celle qui a enfanté de tous.

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Georges Brassens : Dans l’eau de la claire fontaine

https://www.youtube.com/watch?v=kHeP_DrlXPI

dh-04cliché D.H.

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LA HYPNÉROTOMACHIE DE POLIPHILE

TROISIÈME EXTRAIT

bains-00Certainement je me trouvais en grand plaisir et satisfaction de courage parmi ces parfums et senteurs plus odorants que tous les simples que l’Arabie heureuse saurait produire. Les damoiselles se dépouillèrent et mirent leurs riches vêtements sur le dernier degré qui était hors de l’eau, enveloppant leurs blonds cheveux en belles coiffes de fil d’or. Et sans aucun respect de honte, me permirent librement voir leurs personnes toutes nues, blanches et délicates le possible, sauf toutefois l’honnêteté qui fut par elles toujours gardées.

bains-99

Leur charnure semblait proprement à Roses vermeilles, mêlées parmi de la neige, dont mon cœur était lors tant ému que je le sentais tressaillir et quasi fendre tant il était surpris de volupté ; car il ne pouvait assez constamment résister aux affections véhémentes qui l’assaillaient de toutes parts. Néanmoins, je m’estimais bienheureux de jouir de cette vision excellente sur toutes autres, laquelle m’embrasait d’une ardeur amoureuse telle que je ne pouvais bonnement endurer. Mais pour éviter à tous inconvénients et pour mon mieux je détournais souventefois ma vue de la beauté tant attrayante.

Et elles qui prenaient bien garde à mes sottes manières et contenances par trop simples, en souriaient de grand plaisir, tirant leur passe-temps de moi dont [sic] j’étais le plus aise du monde, comme celui qui désirait leur complaire en tout et par tout pour acquérir leur bonne grâce.

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Léo Ferré : Petite.

https://www.youtube.com/watch?v=MjWmD9gHBTI

Anecdote qui ne me semble pas être vraiment hors-sujet. Il y a peu d’années, une certaine Annie Butor, belle-fille de Léo Ferré (i.e. fille de sa deuxième femme) a publié un livre de souvenirs où il est souvent question de Ferré, mais cherchant par bien des exemples à le rabaisser ; certes tout homme a ses défauts, tout artiste perdu dans son monde n’est pas nécessairement facile à vivre au jour le jour, ni un saint. Mais ce livre avait la particularité de donner des précisions disons mesquines ou pour le moins curieuses du genre : c’est ma mère qui terminait les chansons de mon beau-père pendant qu’il dormait ; Ferré ne m’a jamais reconnue (semblant oublier qu’elle avait été fort logiquement reconnue par son père naturel du temps où il fut marié avec sa mère) ; la Jolie Môme de la chanson, c’est moi ; et mieux encore : il a eu des vues sur moi, etc. (affirmations reprises comme autant de paroles d’évangiles par les media). En fait, la raison profonde de cette attitude semble bien être le fait qu’elle ne fut jamais associée, malgré son désir et ses chicanes, à la succession de Ferré et qu’elle eut même quelques déboires avec le compagnon des vingt dernières années de la vie de sa mère Madeleine, qui se serait accaparé « indûment » des meubles du temps de la vie bretonne de Ferré qui appartenaient à cette dernière. Bref une basse histoire de pognon et de très juteux héritage qui lui est passé (fort légalement) sous le nez. De la rancœur, de l’aigreur.

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Cliché J.-P. B.

 

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