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LE SYNDROME DE LOUDUN

16 décembre 2016

article paru également sur le blog EN DÉFENSE DE DAVID HAMILTON
https://defensededavidhamiltonblog.wordpress.com/2016/12/16/david-hamilton-et-le-syndrome-de-loudun-article-de-jean-pierre-fleury-ecrivain/

Cet article est la relation de la manière dont la société des hommes peut fonctionner et être manipulée en temps de crise.

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Le syndrome de Loudun : voici comment on pourrait le résumer :

1 – Les faits sont situés dans la grande période des affaires de satanisme (chasse aux sorcières, délires collectifs de possession) et de chasse aux hérétiques protestants, propre à une bonne partie de l’Europe du temps de la Contre-Réforme catholique. Cela se passe au début des années 1630, à Loudun, tout au Nord du Poitou, petite cité de 14.000 habitants environ, où « tout le monde connaît tout le monde ». De plus, le Siège de la Rochelle (1627-1628) n’est pas bien loin : ni dans le temps, ni dans l’espace.

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2 – Les principaux protagonistes.

Vous prenez d’un côté une personne occupant un poste stratégique, ici au sommet supposé de la spiritualité locale la plus irréprochable, mais également munie de difformités physiques et, comme on va le voir, d’un esprit gravement perturbé : il s’agit de la jeune supérieure (d’une trentaine d’année) du couvent des ursulines de la cité, Jeanne de Belcier, mère Jeanne des Anges pour la religion, qui, suite à une chute toute petite, s’est disloqué l’épaule et s’est fait une contorsion aux reins, de sorte que son corps demeurera de travers tout le reste de sa vie.

Et vous prenez de l’autre côté, un prêtre encore jeune (d’une quarantaine d’année), curé de l’une des paroisses de la ville, et chanoine d’une autre, qui a la renommée d’avoir des mœurs très libres qui font scandale : il s’agit d’Urbain Grandier.

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Jugé bel homme et séducteur, il a déjà eu plusieurs relations sexuelles ou très amicales avec diverses paroissiennes, et il a déjà « engrossé » comme on disait alors, deux jeunes filles de la cité ; il vit même avec l’une des deux ; en conséquence de quoi l’évêché a fini par lui interdire d’administrer les « saints sacrements ». Autrement dit, cet Urbain Grandier n’est pas en odeur de sainteté et a très mauvaise réputation auprès de la masse des conformistes, dévots et superstitieux de la cité. Et il a des ennemis jurés, parmi ses confrères et les gens importants de Loudun et des alentours.

La première jeune femme qu’il met enceinte est rien de moins que la fille d’un procureur du roi, élève de quinze ans à qui il était censé enseigner le latin. Il se met en ménage avec la seconde qu’il mit enceinte, une jeune orpheline de haute noblesse dont il avait la charge spirituelle alors qu’elle se préparait à « prendre le voile ». Cette dernière voulut se marier avec Grandier, ce qui était évidemment impossible. Ce dernier en tira un pamphlet d’une trentaine de pages : le Traité contre le célibat des prêtres ou Traicté du célibat des prestres qui a dû circuler manuscrit mais qui n’a pas été édité avant 1856. Arrêté alors pour débauche, et poursuivi en justice, Grandier gagnera son procès.

Fils d’un notaire royal, Grandier est un homme cultivé qui sent donc fortement le soufre. Non content d’en prendre à son aise avec le vœu de chasteté et les « bonnes mœurs », il entretient le scandale par des sermons très libres qui attirent de nombreux paroissiens. Par ailleurs, c’est un rebelle politiquement parlant. Il serait dit-on l’auteur d’un pamphlet d’une trentaine de pages, contre le cardinal Richelieu, Lettre de la cordonnière escritte à M. de Barradas ou Lettre de la cordonnière de la Reyne mère à monsieur de Baradas (s.l. 1627) ; et il s’oppose plusieurs fois à des décisions royales ou « cardinales » concernant la cité de Loudun (comme celles de raser son château et ses remparts). Pour aggraver encore son cas, il a parmi ses amis des protestants qui représentent alors une part non négligeable de la population locale.

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3 – L’état psychologique ambiant.

Tout couve dans le courant de l’année 1632 alors que la ville de Loudun vient d’être ravagée par une importante épidémie de peste qui a décimé le quart de la population. Le couvent des Ursulines de la cité vient de son côté de perdre son confesseur (de la peste ou non, je l’ignore). Urbain Grandier, contacté par la supérieure Jeanne des Anges pour remplacer le prêtre décédé (erreur fatale), refuse de devenir le confesseur de la communauté ; la supérieure (qui connaît sa renommée et qui semble-t-il le connaît au moins de vue) en est très affectée. Si bien que par dépit, elle offre le poste de directeur de conscience de la communauté au chanoine Mignon, un ennemi juré d’Urbain Grandier.

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4 – L’hystérie collective et la dénonciation.

Puis, tout commence dans la nuit du 21 septembre 1632, lorsque la supérieure des ursulines et deux autres nonnes « reconnaissent » dans les couloirs de leur monastère l’ombre et la voix de leur confesseur mort quelques mois auparavant. Le 23 septembre, les nonnes « voient » une boule noire traverser leur réfectoire. À la messe qui suit, les trois mêmes nonnes tombent en convulsions, font des grimaces, jurent des noms de Dieu, recrachent l’hostie… Puis l’hystérie gagne rapidement l’ensemble des vierges folles. Soit au total dix-sept nonnes. Les nuits suivantes, un fantôme est « vu » par toutes les religieuses du couvent. Bientôt, elles cessent de manger et se mettent à courir à demi-nues jusque sur les toits du couvent ou à grimper aux branches des arbres sous le vent et la pluie.

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Le 11 octobre, c’est une sœur du couvent, se disant possédée par le démon d’Astaroth qui met un nom, corroboré par les autres ursulines, sur le fantôme : il s’agit du curé Urbain Grandier qu’elles accusent d’attitudes lascives, d’obscénités, de tentatives d’attouchements sexuels, d’actes impudiques et de les avoir ensorcelées. La supérieure révèle des rêves impudiques avec le curé ; et les autres nonnes déclarent être tombées amoureuses de lui en humant des roses enchantées.

Plus tard, dans ses mémoires, la supérieure évoquera les noms de sept démons représentant le mal absolu, tout droit sortis de l’Ancien Testament. Il s’agit de trois démons de la luxure : le chef de la bande Asmodée accompagné d’Isacaaron ou Isacaron et de Balaam ; ainsi que de Léviathan (l’orgueil), Béhémot (la paresse), Grésil (dont j’ignore tout) et Aman (un diablotin du mal, peut-être le nom déformé d’Amon ou d’Amen).

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5 – La mort d’Urbain Grandier et ses conséquences.

Je pourrais prolonger et étoffer l’histoire, mais mon sujet est autre. Je dirai simplement que cette hystérie collective dura plusieurs années, de l’automne 1632 au courant de l’année 1638 et bien évidemment qu’elle coûta la vie à Urbain Grandier.

Mis en prison le 30 novembre 1633, puis jugé, il est acquitté par un tribunal ecclésiastique. Richelieu le fait alors rejuger en « procédure extraordinaire » par la justice séculière à sa solde, pourtant les nonnes se rétractent alors. Mais les accusateurs sortent de leurs manches des documents manuscrits portant diverses signatures dont la signature du Diable en personne. Preuves de pactes avec le Diable. Plusieurs fois torturé, Urbain Grandier sans avouer quoi que ce soit, finit brûlé vif le 18 août 1634 devant, dit-on, six mille voyeurs,  » attaint & convaincu du crime de magie, maléfice & possession arrivée par son faict és personnes d’aucunes des religieuses Urselines de la ville de Loudun ».

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Le lendemain de l’exécution, Madeleine de Brou sa concubine, se réfugie chez son beau-frère, à Montreuil-Bellay, elle en est ramenée le 3 septembre, puis emprisonnée un mois sans procès à Loudun. Ensuite, elle est libérée grâce à l’intervention de sa famille auprès du tribunal des Grands Jours de Poitiers. Richelieu prudemment, fait arrêter la procédure intentée contre elle, le 28 novembre 1634. Urbain Grandier n’ayant apparemment pas de maison à lui, les autorités n’eurent pas loisir de la faire raser. Ses un ou deux pamphlets ne connurent aucune réédition ou édition entre le dix-septième et dix-neuvième siècle.

Sa mort ne changea d’ailleurs rien à l’épidémie d’hystérie collective, devenue véritable affaire d’État, car l’Église a alors la bonne idée de multiplier des séances d’exorcisme publiques qui ne font qu’attiser l’excitation des nonnes. Jeanne des Anges, la supérieure, développe même une grossesse nerveuse. Puis ses « démons » sont « expulsés » un à un jusqu’à sa « guérison » qui entraîne celle des autres nonnes. La « possédée du Diable », devenue la miraculée, fut alors promenée comme bête curieuse, à travers le royaume.

Mais entre temps la folie a aussi gagné au moins trois des exorcistes, et deux officiels impliqués dans l’exécution d’Urbain Grandier. Sans parler de divers anonymes de la cité. Le docteur Gabriel Legué, écrit dans Urbain Grandier et les possédées de Loudun, publié en 1880 : « Du jour où les exorcismes se firent dans les principales églises, plusieurs filles séculières qui étaient venues assister à cet étrange spectacle prirent le germe de la même maladie. Ce qui montre combien la réaction des effets nerveux se fait sentir sur les êtres faibles et enclins au merveilleux [sic]».

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6 – Le vrai but du « jeu ».

Joli viol des foules où les accusatrices et l’accusé, la masse des gens, sont les pantins d’un numéro de marionnettes qui les dépassent et qui joue sur les préjugés, la mauvaise réputation et la lutte contre les parpaillots (les protestants). Car de fait, derrière tout cela, il y a une manipulation politique orchestrée par Richelieu et son mauvais ange de l’ombre, le moine capucin (et ancien militaire) le Père Joseph.

Sortis des franciscains, les capucins mirent un demi-siècle a être vraiment reconnus comme ordre autonome par l’Église (pape Grégoire XIII, en 1574). Réduits de force tout d’abord à l’Italie, ces moines finissent par se répandre peu à peu dans toute l’Europe, et arrivent en France sous Charles IX et Catherine de Médicis. Ce qu’il faut savoir avant tout c’est que, esprits austères et intransigeants de retour aux dites sources, ces capucins barbus parasites ne vivant que de l’aumône, sont des agents actifs de la Contre-réforme et de la lutte acharnée contre les calvinistes de France, les huguenots.

Richelieu et le Père Joseph n’ont évidemment jamais cru un seul instant qu’Urbain Grandier eut pu ensorceler les ursulines, mais ce fut une jolie manœuvre politico-religieuse, politicarde, qui permit :

1 – d’éradiquer le protestantisme à Loudun (la plupart des protestants de la cité se firent ou refirent catholiques dans les années qui suivirent) et même ailleurs en France par sa portée générale et sa réclame.

2 – de faire un exemple en se débarrassant d’un « mauvais prêtre » à la fois libertin, militant pour le mariage des prêtres (fort relent de protestantisme), à la parole très libre dans ses serments, ami des protestants et ennemi du cardinal Richelieu et de ses décisions. Dangereux « mauvais » meneur d’hommes potentiel.

3 – de défouler la populace crédule sur des histoires grotesques de diablerie et des spectacles d’exorcisme et de mise à mort cruelle d’un « coupable ».

Mais aussi, seul élément difficilement contrôlable et au moins en partie bénéfique, d’avoir entretenu une littérature polémique. Par exemple : [anonyme], La démonomanie de Lodun, qui montre la véritable possesion des religieuses ursulines, et autres séculières. Avec la liste des religieuses et séculières possédées, obsedées, & maleficiées, le nom de leurs demons… ( La Flèche, 1634) et Véritable relation des justes procédures observées au faict de la possession des Ursulines de Loudun. Et au procez d’Urbain Grandier. Avec les thèses générales touchant les diables exorcisez. Par le R. P. Tranquille [de Saint Rémi], capucin [notons « capucin » ; ce personnage fut l’un des juges et faussaires de son procès séculier] ; mais aussi : [anonyme] L’ombre d’Urbain Grandier de Loudun. Sa rencontre & conférence avec Gaufridy * en l’autre monde (s. l. 1634) et Remarques & considerations servans a la justification du curé de Loudun, autres que celles contenues en son factum [de défense] (s.l. , 1634).

pactes-avec-le-diableLes pactes avec le Diable

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Maintenant replacez cette histoire au temps et contexte présents ; et remplacez Jeanne des Anges par Poupette Lecanu et son complice ; Urbain Grandier par David Hamilton ; l’état psychologique des populations d’alors par celles de maintenant, époque de paupérisation des masses et d’exacerbation de la réaction ; l’hystérie collective, là rien de changé sur le fond ; la mort d’Urbain Grandier avec celle de David Hamilton (et bientôt de son œuvre ?) ; et le vrai but du « jeu » d’alors par celui de nos tristes jours présents. En premier lieu : prolonger les délais de prescription en cas de viol, basé pourtant, selon les gens du milieu, sur une fausse théorie psychiatrique.

 

Note (*) :

 » Louis Gaufridy, fils d’un berger de la Provence, avait été élevé par un de ses oncles qui était curé, et avait lui-même embrassé l’état ecclésiastique. Devenu curé de la paroisse des Acoules de Marseille, il paraît qu’il sut inspirer de l’amour à un grand nombre de ses paroissiennes. Le fond de son caractère était l’enjouement et l’amabilité: véritable épicurien, il aimait la bonne chère, et animait tous les repas où il se trouvait par ses plaisanteries et ses bons mots. Voilà probablement les principaux talismans qu’il employait pour charmer ses pénitentes.[…]

Gaufridy fut publiquement regardé comme sorcier. Peut-être que quelques propos imprudemment plaisants de ce pauvre prêtre contribuèrent aussi à confirmer cette opinion. Quoiqu’il en soit, les suites de cette affaire ne furent que trop sérieuses. La justice fit arrêter Gaufridy; il fut exorcisé, jugé et condamné à faire amende honorable et à être brûlé vif. Cet arrêt fut rendu par le parlement de Provence, en 1611.

Rien de plus ridicule, de plus absurde, de plus grossièrement monstrueux que les procès-verbaux d’exorcismes, et que les attestations données à ce sujet par des médecins et des chirurgiens. La stupidité burlesque de ces pièces, que l’on prendrait aujourd’hui pour des contes de vieilles, ne peut être égalée que par celle des juges qui ne craignirent pas d’y ajouter foi. Gaufridy nia tout ce qu’on lui imputait; il subit la question ordinaire et extraordinaire, fut dégradé par son évêque, et périt dans les flammes. »

(in Jean-Baptiste  Champagnac,  Chronique du crime et de l’innocence, recueil des événements les plus tragiques, empoisonnements, assassinats, massacres, parricides… Ménard, Paris, 1833.)

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