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RATÉ

16 avril 2016

Je connais un écrivain italien beaucoup plus jeune que moi, mais uniquement à distance ou par quelques photos, et surtout par ses textes. Malheureusement, textes critiques ou littéraires que j’ai du mal à lire, non pas parce qu’il écrit de travers ou des choses compliquées mais, plus prosaïquement, parce je n’ai jamais appris sa langue.

Pourtant, il m’est arrivé une fois de traduire un article de lui, non sans mal, et avec l’aide bien évidemment de bons dictionnaires. J’ai l’avantage aussi de m’intéresser à l’ancien-français, or l’italien est une langue conservatrice tant au niveau du lexique que du sens des mots eux-mêmes, et parfois les deux – ancien-français et italien – se rapprochent. Et j’ai l’avantage enfin d’avoir appris cahin-caha, tant bien que mal un espagnol de base. Ce qui aide aussi.

Rares sont les collèges et les lycées qui proposent aux élèves l’apprentissage de l’italien qui est pourtant une langue si chantante, si agréable à écouter, si théâtrale (dans le bon sens du terme, bien évidemment). C’est la langue de l’opéra par excellence et du bel canto. C’est ma langue préférée. Cela fait des années que je le dis. Où est le temps où je prenais grand plaisir à voir et écouter en version originale sous-titrée les films de toute cette génération de grands cinéastes et bons acteurs italiens sortis de l’après-guerre? Morts pour la plupart aujourd’hui. Comme est morte depuis des années mon envie de fréquenter les cinémas.

Et puis, il y a aussi autre chose qui m’aide : je crois avoir compris le fond de son esprit, aussi bien au niveau éthique, qu’esthétique, que politique, que critique de ce monde pourri de la décadence. Du capitalisme, de l’impérialisme, du colonialisme et autres « ismes », de la propagande médiatique, de l’inculture ou de la sous-culture, du déclin généralisé, de la déliquescence des arts. De climat de fin de civilisation.

Et comme c’est pour l’essentiel ma vision des choses, cela m’aide même par moment à saisir le sens de certains mots ou expressions sans grand risque de me tromper.

Il faut dire que cet italien a fait de longues études, il est aussi titulaire d’un doctorat d’histoire. Sa profession ? Employé, homme un peu à tout faire, prolétaire.

Tout récemment après avoir exprimer sa rage et sa haine d’un tel monde, il ajoutait, je résume : je suis un raté sans ambition et sans perspectives.

J’aurais envie de lui répondre ceci : moi, je suis docteur en sociologie. Et ma « profession » a été employé de bureau. Prolo également, comme mon père finalement, mais lui était ouvrier. Et j’ai fini ma non-carrière, mon gagne-pain en étant reconnu comme « inapte au travail ». Mais mon ambition a toujours été d’écrire. Mes perspectives politiques d’autrefois (j’avais tout juste dix-sept ans en Mai 68) sont demeurées intactes mais je les appelle « utopies », l’homme étant ce qu’il est, c’est-à-dire généralement pas grand chose de beau, de grand, de fréquentable. De la graine d’esclave râleur, mais pour tout dire satisfait de son sort.

Et finalement ma vraie et première perspective est depuis bien longtemps de continuer à écrire le plus possible, en toute liberté autant que faire se peut, et d’éditer à petit tirage (plus étant inutile) tout ce que j’ai encore sous le coude, dans une société qui ressemble de plus en plus à un mélange d’Île du docteur Moreau, du Meilleur des mondes et de 1984.

Raté, je le suis et c’est tant mieux, c’est dans l’adversité que l’on est le meilleur (ou le moins mauvais), le plus créatif et inventif. Cependant, je ne dis pas que c’est rose pour cela. Bien que j’ai l’habitude depuis le temps, ayant toujours été à la marge depuis mon plus jeune âge. Mais peut-il (et doit-il) en être autrement dans un monde à l’envers, dans un monde abject qui a la tête en bas, qui a perdu toute raison, tout sens du beau, du bien, du bon, de tout ce qui élève et de tout humanisme ? Et où toute reconnaissance, du moins reconnaissance large ou patentée ne peut être que suspecte ?

Écrire, publier sur tous les sujets qui nous occupent ou préoccupent, nous touchent, nous indignent, nous font réfléchir et illustrer au mieux ce qu’il faut entendre par « raté », « vrai raté » au sein de ce cloaque ordurier, de cette Cloaca Maxima des temps si technologiquement modernes et si vils, dont la mentalité commune s’est décomposée en éléments putrides.

Et s’accrocher d’une manière tenace aux vieux poètes de talent, aux artistes véritables, aux vrais philosophes, aux idéalistes, autrement dit aux grands ratés.

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