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DUBOIS DONT ON FAIT QUOI ?

29 février 2016
Je ne saurais dire si je suis bon poète (en prose ou en vers) ou même si je suis vraiment poète, mais je crois avoir plus ou moins compris, ressenti ce qu’il est convenu de faire ou de ne pas faire dans le domaine poétique ; de la vraie poésie qui pense et qui chante.
Dans un précédent article j’ai rappelé qu’au niveau de la poésie ou jugée telle, on pouvait être décadent par le fond. Mais on peut l’être aussi par la forme. Quand on ne l’est pas par les deux, ce qui est très souvent lié. Cette fois-ci, je vais donc parler un peu de la forme.
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Lorsque j’ai su qu’un candidat académique, Eric Dubois, affirmait : « C’est au nom de tous les poètes, des écrivains méconnus ou peu connus des médias, de tous les accidentés de la vie, de tous les déclassés, que je me présente », ou encore : « … au nom des poètes, écrivains méconnus ou peu connus du grand public, des médias, des librairies et « empoussiérés » dans les bibliothèques, des éclopés de l’existence, des fous, des clochards célestes… » je me suis dis : « tiens, un discours intéressant ».
Certes en y réfléchissant mieux et à froid, j’aurais préféré qu’il se fût présenté en son simple nom et sans mettre tout le monde dans le coup, et moi par la même occasion.
J’ai donc fait le curieux et j’ai trouvé sur le blog Les Tribulations d’Eric Dubois ce dit Poème daté du 2 févier courant :
xxxxxtout est
xxxxxlumière
xxxxxdans l’infini
xxxxxconsentement
xxxxxdu monde
xxxxxles plis
xxxxxdes montagnes
xxxxxles cris
xxxxxde l’océan
xxxxxla fragilité
xxxxxde l’équinoxe
Dubois semble en avoir écrit des dizaines, voire des centaines comme ça. En voici un second, plus exactement une strophe de « poème » :
1973
J’ai sept ans
Pourquoi vivre
De l’autre côté
De la voie ferrée
Dans le confort
Et la modernité
Ça dépasse
Mes compétences
Je préfère
Les chats errants
Et les habitués
Des Flots Bleus
Au moins lui, Apollinaire, accordait en ses calligrammes, ou poésie graphique, plus ou moins forme (dessin) et fond (sens). Sorte de jeu des formes à recréer le sens en une lecture mot à mot ou lettre à lettre. Ou encore des auteurs plus anciens ; avec les moyens plus limités de l’imprimerie ou de la lithographie d’alors, ou avec les moyens de la calligraphie et du dessin sur parchemin. Par exemple les manuscrits du Liber de laudibus Sanctae Crucis, livre mystique des débuts du IXe siècle, œuvre de l’abbé du monastère de Fulda, Hrabanus Maurus.
001  Liber de laudibus Sanctae Crucis – Manuscrit de Bern (centre ou sud de la France – début du XIe siècle)
Mais dans l’exemple de Dubois je ne vois pas trop de rapport entre la forme, le graphisme général de ce texte, et son contenu. Enfin, tout ceci, pour le premier écrivain venu, s’écrit tout simplement : « 1973 : j’ai sept ans. Pourquoi vivre de l’autre côté de la voie ferrée dans le confort et la modernité ? Ça dépasse mes compétences. Je préfère les chats errants et les habitués des Flots Bleus. » Cela peut faire deux ou trois lignes d’un roman bien écrit. Mais ce n’est aucunement un poème.
*
Attardons-nous maintenant sur le premier écrit ligneux. Présenté comme il est présenté (ce que l’on ne voit pas ici : écrit gros, à grand écart) ça devrait faire une page entière d’un recueil. Et donc au premier abord, tout un recueil à peu de mots. Je sais bien que l’on ne mesure pas la valeur d’une œuvre à son épaisseur, mais elle ne tient pas non plus à une non-épaisseur, à une absence ou un néant à la portée du premier non-artiste ; le coup du livre aux feuilles vierges a déjà été fait dix fois, comme celui de la toile blanche ou monochrome (ceci remonte même aux arts dits incohérents, Alphonse Allais et compagnie, qui lui ne se prenait nullement au sérieux!).
Et je me suis quand même dit – lorsque j’ai lu que son auteur avait publié une vingtaine de livres de poésie (et généralement ce genre de recueil tient plus de la plaquette que du pensum) :  » voilà finalement une œuvre présente qui tient, à tout prendre, dans un simple (gros) livre, du moins à condition de la disposer comme elle devrait être, c’est-à-dire sous forme de prose plus ou moins léchée, voire poétique, ou plus rarement de vrai poème, et non d’illusion de poème ».
J’allais dire : pourquoi pas ? et chacun ses goûts ! Mais finalement moi j’appelle ça : tirer à la ligne, comme si « le poète » était et d’une « payé », et de deux « à la page ». Et tromper son monde. C’est un véritable tic de notre époque, tic assez insupportable où les mots (et le sens) ne tendent plus qu’à des images (linguistiquement parlant) fatalement secondaires.
J’ai connu même certains peintres qui prétendaient doctement (et qui doivent toujours prétendre) que le livre est mort (sic), ou moribond, et que les peintres s’accaparent toujours (resic) les techniques « dépassées » ou devenues marginales de l’impression (de la fabrication d’un papier de qualité à l’usage de caractères et d’encres « à l’ancienne »). Aussi agrémentent-ils leurs tableaux (là sauf erreur, peints à la vulgaire acrylique ! ou à l’aide d’outils autres que des pinceaux ou des crayons), leurs recueils et revues à petit tirage, leurs livres de luxe et autres « livres d’artiste » à tirage unique, de textes « prétextes » si je puis dire, car bien souvent illisibles déjà au sens premier et le plus trivial du terme, ou non décemment lisibles en sorte de lettrisme pictural ridicule et sans poésie.
La déconstruction, la négation même de toute poésie. Si tant est qu’il y eût quelque poésie dans le texte brut et nu de départ. Et je ne m’attarde pas à décrire les graphismes et peintures qui sont à l’avenant du reste. Il y a là une véritable usurpation d’identité, une escroquerie sous-artistique. Une perte de la tradition, un mépris de la poésie. Très généralement du vulgaire, et pire encore de l’interchangeable à foison ! Toute absence de style notable, reconnaissable. Si ce n’est dans le non-style. Surenchère à qui fera le pire.
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Mais revenons au texte « Tout est lumière… ». J’y trouve ces trois autres manies « contemporaines » insupportables 1/ de supprimer systématiquement les majuscules (à l’inverse d’ailleurs du texte « 1973 » qui lui en met hors de saison), 2/ de supprimer systématiquement toute ponctuation, 3/ et d’aller systématiquement – mais sans aucun système – à la ligne, au hasard. Sans sens, ni raison. Pour « faire poème » ou  » faire comme si », sans doute. Ou « faire poète ». Mais la qualité première du poète ne se tient pas là, i.e. ne se tient pas dans les apparences, mais dans une certaine essence, un certain esprit et du métier. Ajoutons encore la dernière toquade de la déconstruction (assez similaire à la fumisterie lettriste théorisée), mais ce n’est pas le cas ici, l’oubli partiel ou total de la syntaxe, ce qui n’est pas du moindre.
Pour résumé l’état du problème je dirai que tout ça se nomme : affecter le débraillé du langage parlé, mais sans talent particulier. Ou du brouillon écrit à la hâte sur le premier morceau de papier venu. Et finalement réduire à néant la musicalité poétique. « La petite musique » que j’évoquais dans un article précédent. Comment peut-on annihiler l’aspect musical d’un texte tout en prétendant écrire de la poésie ?! La poésie est toute musique. (Je parle bien évidemment de la vraie musique avec tous ses ingrédients : rythme, mélodie, harmonie, normes…). Plus d’un poète l’a affirmé. Je ne cite pas les exemples trop bien connus… Quel est le vrai poète qui n’a écrit quelque chanson ? Et ceux des vrais poètes qui ne voulaient pas de musique sur ou sous leurs vers, le désiraient au nom du constat que leur poésie était suffisamment musicale en soi. Du moins le jugeaient-ils ainsi.
Dès Homère, et dans bien d’autres contrées antiques, la poésie, construction complexe, se chantait. A Sumer, les poètes pratiquaient de ce qu’on en a compris, l’allitération. Oui je sais, j’aime assez l’intemporel et l’inactuel. Le rétro. Et le travail poétique. Ou dit autrement l’éternel, le vrai. L’éternel contre le contingenciel. La poésie non chantable s’est longtemps nommée : prose rimée, cet ennui profond. Moi, c’est ce que j’appelle, peut-être un peu méchamment parfois « du Victor Hugo ».
Aujourd’hui où ladite poésie n’a plus rime, ni raison, ni rythme, où elle ne réveille plus comme autrefois le noble, ou n’étonne même plus comme aujourd’hui le bourgeois, et ne scandalise plus jamais au grand jamais les bien-pensants du jour qui l’ignorent, elle n’a même plus de nom « disable », audible, cet autre ennui profond. De prétendus révolutionnaires en poésie (dadaïstes, surréalistes, lettristes… ) ne sont pas étrangers à cette déroute profonde de la poésie. Certes bien aidés par une décadence plus générale des mœurs, le technologisme ambiant et la marchandisation accélérée du Monde. Un matérialisme ennemi des hommes. Mais ça, les poètes, les vrais écrivains et les artistes le disent et le répètent depuis plus de deux siècles maintenant. Il est donc inutile d’en rajouter encore dans le déclin, ou par opportunisme, ou par naïveté et ignorance, ou par flemme et manque de métier.
Ces quelques mots, ci-dessus, avec de petites modifications, j’en fais cinq vers, « à tout casser » et sans trop rien casser, ni même trop me casser :
Tout est lumière (4 pieds)
Dans l’infini consentement du monde : décasyllabe régulier (4+6 pieds)
Les plis des montagnes, (5 pieds)
Les cris d’océan, (5 pieds)
Et la fragilité de l’équinoxe. décasyllabe inversé (6+ 4 pieds).
Je trouve que ça a déjà plus « bons pieds, bons yeux ». Enfin, à tout prendre, je me demande s’il ne serait pas plus simple d’appeler ça de la prose poétique. (Ah, oui, je sais ! certains ne seraient pas con-tents… con-tant… « contemporain », mais j’y viens.) Et ici ça tient tout simplement en deux lignes : « Tout est lumière dans l’infini consentement du monde : les plis des montagnes, les cris de l’océan, la fragilité de l’équinoxe ». Simple phrase, phrase unique (une phrase rien de plus) d’un roman ou d’un texte en prose poétique. Évidemment, là ce n’est plus assez long pour remplir une seule page. Où alors on se rend bien compte que remplir une page de cette manière tient de la farce, de la poésie à minima.
Cette phrase poétique tirant sur l’aphorisme, je n’en discute pas le sens, ni le fond. Chacun ses idées, chacun ses obsessions et ses misères partageables, chacun sa poésie, son lexique, ses expressions fétiches, ses tournures de phrase. Du moins dans la mesure où tout ceci élève et non abaisse comme chez Houellebecq que j’ai évoqué plusieurs fois précédemment. Ici, je reste au niveau de la forme. De la forme dite « poème », ce qui est d’ailleurs son intitulé.
Enfin, des « comme ça », on peut en écrire plusieurs dizaines par jour et sortir une plaquette poétique par semaine, surtout lorsqu’une page est essentiellement faite de blanc(s). Dubois écris-moi un sonnet ou toute autre forme imposée (certaines chaînes ou gageures poétiques sont des ferments d’originalité et des aiguillons bénéfiques) ! Après je regarderai peut-être autrement le reste de ta production.
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Dans un récent article du Magazine de la Résistance culturelle où Éric Dubois se présente comme « l’autre candidat insolite à l’Académie française » (on ne sait pas lequel est l’un, probablement le petit Ogier sans œuvre), ce dernier nous dit être artiste, poète, peintre, « rive gauche » et « radio libre », et aussi qu’il « cherche du travail dans le monde de l’édition, de la communication et de la culture » et un logement. De préférence, sans doute, un travail dans la culture « contemporaine » et un logement « contemporain » (Pourquoi j’emploie ce mot ? L’explication se trouve plus loin dans ce texte). Et conclut par : « ceci aussi est un SOS ! »
Sa peinture ? De l’infiniment peu que j’en ai vu, je pourrais dire qu’il peint dans le genre figuratif, naïf et maladroit (étonnant non pour un artiste qui défend sa « contemporanéité » avec acharnement). Accordons-lui quand même que ça pourrait être plus « contemporainement » pire ou ne pas exister.
Éditorialement parlant, autre remarque d’importance, l’homme nous dit que l’un de ses récits recherche un éditeur. Comme il est parti, il en trouvera certainement un sans trop de peine. En ce domaine, il ne semble vraiment pas à plaindre puisqu’il a publié, comme dit plus, une vingtaine d’ouvrages et ceci chez divers éditeurs. De quoi se plaint-il ? Il ajoute même qu’il a aussi publié « de nombreux poèmes en revues et dans des anthologies ». Et enfin qu’il a même été publié chez L’Harmattan préfacé par son ami et poète, ancien ponte de la poésie patentée (mais pas spécialement « moderniste ») Charles Dobzynski.
Celui-ci fut un apparatchik dudit Parti Communiste Français qui prit son essor à la sortie de la « dernière » guerre. Il fut rédacteur à Ce Soir, chroniqueur aux Lettres Françaises, membre de la direction de la revue Europe, puis son directeur de publication, critique de cinéma (généralement sous le pseudonyme de Michel Capdenac), nouvelliste, romancier, traducteur et poète. « Révolutionnaire » préfacé par Aragon et Triolet, parfaitement intégré (il fut publié par les maisons d’éditions les plus connues), il fraya un temps avec le lettrisme (dont il fut exclu par Isou pour, sourions ! non respect des règles de composition poétiques) et finit couronné par la bourgeoisie avec un « Goncourt de poésie » en 2005 ; et plus encore avec la breloque de Chevalier des arts et lettres. Je doute que l’on puisse être à la fois apparatchik de la presse culturelle ou autre stalinienne, reconnu du « beau monde » littéraire ou politique, et réellement poète. Je voudrais cependant citer une phrase de ce dernier : « la poésie, c’est un travail ».
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L’Harmattan mérite un détour. Si vous voulez être édité à coup sûr (ou quasi sûr, je ne sais pas si cette maison se risque quand même dans le « loufoque » ou l' »abracadabrant », et plus encore dans le « dangereux », le vraiment « mal-pensant » ou l' »anti-conformiste »), si vous avez fait des recherches « pointues » n’intéressant qu’un cénacle, ou de la poésie de toute sorte et de toute forme, et bien évidemment si vous avez un peu d’argent en réserve, vous y serez édité. Et à petit tirage sans problème, c’est même une marque de fabrique, une rareté, ce que ne se risque certainement pas à faire les grosses maisons d’édition : « entre 100 et 300 pour un recueil de poésie ou pour un essai « . Cette maison d’édition et de librairie dont le catalogue est énorme (il compte près de 40.000 titres, ce qui la situe en ce domaine, bien au-dessus de deux très gros morceaux comme Gallimard ou Le Seuil), pratique un art curieux dont on ne saurait dire s’il relève du compte d’auteur, du compte d’éditeur, ou par certains côtés même de l’auto-édition.
« Chacun a le droit d’être publié, dès lors qu’il pense avoir quelque chose à dire » ne cesse de répéter le fondateur des éditions de L’Harmattan Denis Pryen, idée non critiquable en soi, mais en ce lieu, c’est le contrat d’édition qui est critiquable, il est curieux. Ainsi, la préparation à l’impression, le maquettage revient à l’édité : le livre doit être « prêt à clicher » selon les normes de la maison (frais à la charge de l’édité). Pratique singulière, puisqu’elle relève de l’auto-édition, L’Harmattan n’étant ici qu’un intermédiaire entre l’auteur et l’imprimeur. Ensuite, l’édité doit acheter 50 exemplaires de son ouvrage (donc à compte d’auteur pour ces exemplaires-ci). Et enfin, les droits d’auteur déjà plus faibles que dans le reste de l’édition, où ils ne sont déjà pas bien folichons (entre 4 % et 6 %, contre 10 % ailleurs) n’interviennent qu’au delà de 500 exemplaires vendus. Compte d’éditeur avantageux, d’autant plus que : rares sont les ouvrages édités à plus de cinq cents exemplaires. Et je suppose que le nombre d’exemplaires est d’abord établi au bon vouloir de l’éditeur qui ne doit pas s’embarrasser de trop de stocks. Rien ne nous dit non plus s’il ne procède pas à des rééditions dans le dos de l’auteur lorsqu’un titre est bien demandé.
Donc les auteurs de L’Harmattan doivent très généralement faire une croix sur tout dividende. Pour le dire autrement  : l’édité paye la maquette du livre et 50 exemplaires (coût réel d’impression ou prix librairie ? je l’ignore) ; et tout le stock restant revient à l’éditeur. Il faudrait connaître précisément comment il assure la diffusion des livres. Mais celle-ci doit être efficace vu ses finances (voir plus bas). Certains se rebellent et cela peut finir au tribunal. Personnellement je me suis retrouvé une fois dans des actes d’un colloque. Et j’ai dû payer les deux volumes de ces actes auprès de l’éditeur, L’Harmattan justement, pour en avoir un exemplaire. Cela dit, je n’avais alors aucune idée de la manière dont avait été financée cette édition ; j’en conclus aujourd’hui : financée par les organisateurs du colloque. J’espère seulement que leurs 50 exemplaires « à compte d’auteur » ont été diffusés au mieux.
Le louable est que cette maison est l’une des rares (avec d’autres très spécialisées dans le domaine universitaire, auteurs anciens, linguistique, philosophie, etc., ou les petits éditeurs de poésie par exemple) à permettre à tout auteur, certes ayant un petit pactole en réserve, d’être réellement édité (pas comme chez certains escrocs du compte d’auteur se chargeant soi-disant de la diffusion). Et ceci en particulier dans le domaine des sciences humaines (livres proprement dits ou actes de congrès par exemple) et dans celui qui fut à l’origine de cette maison en 1975 : les mouvements tiers-mondistes et la lutte anti-néo-coloniale.
Et ces livres, sauf erreur, sont réellement vendus, en premier lieu dans le réseau de librairies de L’Harmattan. Le gros point noir du compte d’auteur et de l’auto-édition, c’est tout ce qui relève de la diffusion : démarchage auprès de lecteurs potentiels, souscriptions éventuelles, porte-à-porte chez les libraires, gestion de stocks. Avec, en plus, des frais postaux qui augmentent substantiellement les prix de vente, surtout quand les livres sont expédiés à l’unité. Aussi, l’autre bon point de L’Harmattan c’est donc la diffusion.
Mais là où ça pèche vraiment c’est que cette maison (qui par ailleurs fait vivre un certain nombre de gens) semble oublier financièrement les auteurs alors que son affaire est tout à fait rentable : son chiffre d’affaires (en 2014) fut ainsi de 8,5 millions d’euros, et ses exercices sont à chaque fois bénéficiaires.
 002
« Sonnet Pointu » in Légende des sexes , poëmes hystériques d’Edmond Haraucourt (1882)
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Finalement je n’aurais sans doute rien dit d’Éric Dubois, si celui-ci ne m’avait pas embarqué, bien malgré moi, dans son bateau, son bateau ivre si l’on peut dire. Ou plutôt dans le bateau bateau de la « contemporanéité » (sic).
Moi je veux bien me reconnaître dans les poètes et écrivains méconnus, les accidentés de la vie et les déclassés. C’est même le lot commun de nombre de vrais poètes et vrais écrivains de notre patrimoine artistique et littéraire. Il y a quelques années Olivier Mathieu et moi avons tenu quelque temps un petit site qui s’appelait si je ne me trompe « le site des ratés ». C’est dire. Lui, il prétendait qu’il était le plus raté de la Terre, et moi je prétendais que non. Que moi, c’était de l’Univers, pour le moins et de tout temps. De toute éternité (voir Makine). Il y a de l’abus, il ne faut quand même pas exagérer. Le plus raté, c’était bien moi, et de loin. Comme on dit de nos jours (j’y viens, j’y reviens) : il n’y a pas photo ! Et de fil en aiguille, de nouveaux ratages en nouveaux ratages, eh bien le site a fini par rater et disparaître.
Bon ! fermons la parenthèse. Je disais donc que je voulais bien être tout ce que l’on veut de méconnu, mais pas à n’importe quel prix. Moi, Schtroumpf grognon « j’aime pas les chapelles », par contre j’entends défendre la poésie, pas la pseudo-poésie ou la simili-poésie. Alors, quand je lis qu’Eric Dubois est Président de l’association Le Capital des Mots (pourquoi pas, il y a des capitalistes en tous domaines dont certains semblent posséder, ou être possédés par les mots de la capitale, ville où je n’ai mis ni pieds, ni vers depuis trente-cinq ans environ), association « dont l’objet est de promouvoir la poésie et les écritures dites « contemporaines » dans les médias, le web, les bibliothèques et les librairies », projet très ambitieux, là je me dis qu’il y a erreur sur l’intitulé premier : « poètes, écrivains méconnus » etc.
Simple remarque, mais qui a toute son importance poétique, quand on ne fait même pas l’effort d’appeler en français ledit « web » : la « Toile » ou « Internet », certes second mot d’origine anglaise mais qui a un dérivé « internaute », jolie trouvaille, qui passe très bien en français (de racines l’une latine et l’autre grecque), on est bien mal barré pour défendre la Poésie française. Moi, c’est à des petites choses comme ça, aux petits détails, que je juge aussi de la qualité poétique de quelqu’un.
Mais c’est plus encore le mot « poésie » et le mot « écritures » qui me gênent quand ils sont accolés au mot « contemporaines », même muni de parenthèses ou précédé de « dites ». Premièrement, le fait même que l’on vive à cette heure, que notre court passage sur terre est présent, nous font tous des contemporains, à moins qu’il n’y ait sur notre Terre des êtres humains vivant plusieurs « contemporanéités » (mot imprononçable) à la fois simultanées et différentes.
Si je comprends bien la logique que cela sous-tend : Il y aurait des archaïques qui seraient représentés par la masse humaine. Ce qui est une contre-vérité, il existe encore ça et là, poétiquement parlant, des dinosaures, ou des êtres nés juste après les dinosaures encore bien vivants, mais ils sont très rares, quasi invisibles, dans un ailleurs et un en-dehors ; je sais de quoi je cause, je prétends sans modestie en faire partie. Et il aurait des vrais contemporains qui seraient une minorité seule de son temps, qui plus est minorité brimée (absurde !). Et pour être complet, très probablement des futuristes, avant-gardistes d’un genre tout nouveau qui penseraient et vivraient déjà en des temps non encore avenus.
Secondement, ce mot « contemporain » sent son suffisant, son intolérant, son esprit étroit « moderniste », « progressiste » tout imbu de sa prétendue « modernité », de son prétendu « progrès », de sa prétendue « liberté ». Suffisant comme tel autre de l’autre bord. Liberté toujours à la petite semaine, reniement de toute tradition, du métier ; liberté destructrice qui débouche au final sur le néant et la mort de l’Art. « Contemporain » comme ladite « musique contemporaine », comme la « danse contemporaine », « contemporain » comme les déjections picturales, sculpturales… « contemporaines ». « Contemporain » comme tous les faux artistes qui ne sont certes pas, certainement pas des (je recopie les expressions) « accidentés de la vie », ou des « déclassés », mais des exploiteurs d’un système anartistique absolu, d’un Monde ivre de décadence, de bonheur factice, de confort amorphe, d’ersatz de vie, de gloire illusoire, éphémère et avant tout de soif de pognon. De non-art intrinsèque et d’anti-poésie consubstantielle. De la contre-révolution et des faux rebelles. Ersatz de tout, absence totale de Beauté, de Grandeur et de Sacré. C’est si l’on veut le « contemporain » de la très moderne, très techniciste, très dégueulasse et inhumaine, très folle et scientiste bombe atomique ou déforestation amazonienne. Qui rend, dans son camp de la domination et de la destruction, toute poésie déplacée, incongrue, anachronique et hors de propos. « La poésie contemporaine ne chante plus, elle rampe » disait Ferré, en ces termes ou en termes approchants (je cite de mémoire). Je ne pense pas qu’il avait tort.
Je ne suis ennemi d’aucun « vrai progrès » sans majuscule, des progrès particuliers circonscrits à tel à tel domaine (de la santé par exemple), d’aucune innovation qui élève et construit et non qui abaisse et détruit. Et je suis encore moins ennemi de ce qui a fait les bases du présent (de notre présent par ailleurs vacillant), et d’aucune conservation (même de ce qui n’en vaut pas la peine, je ne suis pas brûleur de « mauvais » livre, d’aucun livre même le plus éloigné de mes idéaux, idées ou goûts). Je ne suis ennemi de rien de ce qui s’est fait de bien, de beau, de bon dans le passé des arts, et même du reste, le plus lointain soit-il. Je respecte les arts du passé, je respecte les arts des peuples les plus humbles, mais je conchie les escrocs. Je ne suis d’aucune chapelle. Il y a des Beaux (je suis ami des différences, ennemi de l’uniforme et de l’amorphe, de la grisaille métisse, du métissage par le bas). Mais à notre époque il y a surtout du Laid, un seul Laid uniforme, du déconstruit, du décadent, du frivole, de l’éphémère, du charlatan, du fumiste (et pire, revendiqué et assumé comme tel). Et tout cela se nomme ou est nommé « contemporain ». De l’uniformément laid, de l’internationalement laid, dans tous les arts et artisanats courants, du plus « classique » au plus « populaire », à commencer par le plus visible : l’architecture.
En conclusion, loin d’être un contemporain dans le sens où ce mot est pris généralement et veut dire « moderniste », « branché », « à la page » (mais quelle page ? celle d’une page vide d’un recueil de poésie dite « contemporaine »), à la mode, de connivence, d’avant-garde, je suis malgré moi et mes apartés, de mon temps qui n’est malheureusement pas beau à voir et pour tout dire pitoyable. À défaut d’autre chose, j’y suis tombé, mais je ne cache pas que j’aurais préféré connaître d’autres époques du passé ; pourquoi pas d’autres contrées  plus reculées, s’il en reste vraiment ; du futur je doute, vu la pente du déclin actuel qui semble inéluctable. J’ai toujours dit que j’avais mangé mon pain blanc, tout jeune ; non pas parce que j’étais jeune mais parce que le temps de ma jeunesse, à tout prendre et malgré ses défauts parfois énormes, était un temps d’ouverture et d’inattendu, et de plus grande liberté que ce failli temps « contemporain » confiné dans le déclin, le bellicisme et le médiocre.
Quand je me dis « non contemporain » à la sauce « contemporaine » ou « contemporaniste », je ne prétends pas non plus défendre quelque idée que ce soit de la réaction, de l’éternelle réaction. Entre les deux, ce n’est pas « mon cœur balance ». Ou plus exactement, si ! mon cœur « balance », mets à la poubelle des arts tout aussi bien le faux-rebelle (je ne me risquerai même pas à dire faux révolutionnaire car la révolution qui abaisse n’est rien de moins qu’une contre-révolution) et le faux-éternel (ou vrai réactionnaire si l’on veut).
003Liber de laudibus Sanctae Crucis – idem.
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