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LE DOUTE INTIME DE PÉCUCHET.

3 février 2016

Ils se promenaient alors près des grands boulevards, le temps était printanier à l’image des jolies passantes qu’eux – gent forte, élevée, d’élite – ignoraient superbement tout en les croisant.

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Se couchant tôt, ils allaient se rendre, non par goût, mais par esprit d’étude et d’analyse, à une matinée de l’un de ses quelconques théâtres de seconde zone jouant quelque oeuvrette à la mode, fruit d’un obscur travail collectif de scribouillards sans nom. Une de ces pièces pitoyables, sans génie aucun, ni lendemain, tournant inlassablement, méthodiquement sur l’éternelle histoire de la dame qui cocufie (mais sans dommage) son gros benêt de mari. D’un humour prévisible, nettement moins drôle qu’une farce du moyen-âge. Du niveau de ragots et de jeux de mots du dernier sous-sous-Meilhac ou Halevy venu, mal venu.
Pécuchet se dit qu’ils en feraient tous deux de plus belles pièces, si un jour ils voulaient bien s’en donner le temps. Ceci l’affligea ; et saisi d’un désir d’en rapporter les termes à son compère, il se tourna vers lui, mais il fut surpris de découvrir, par je ne sais quel jeu mental, que ce dernier avait la tête du cocu de la pièce ou plus exactement du cocu imbécile d’un couple dont il n’était rien de moins que l’autre élément.
Oui, devant l’air ahuri de son complice, Pécuchet se prit d’un doute quasi existentiel. Instant lucide où il se para de quelque don qui… chut ! Il se mit à juger, en son for intérieur, la part de sa valeur ajoutée aux talents communs. Son âme n’en fit qu’un tour, et son esprit au sang chaud pensa : — pourquoi mon cerveau oscillant en catimini n’a pas encore vu, noté, compris que nous courions fatalement à l’échec avec un tel buvard, baveux, bavard. Sa tête molle, son air de crétin satisfait et sa faconde de boulevard, me paraissent aussi incontinents que sa bedaine respire, depuis si longtemps, la…
(Gustave Flaubert, cahier de travail inédit, fragment d’un chapitre final inachevé). 
Mais que pouvait donc respirer sa bedaine ? Nous ne le saurons pas. Flaubert nous en dispense à jamais.

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