Skip to content

SED PIA TURBA DOLET – MAIS DE LA PIEUSE TOURBE IL DEULT.

2 février 2016

Je ne suis pas d’accord sur tout dans ce qui suit (sur le constat oui, sur l’analyse de certains faits de société pas toujours, sur l’emploi de certains mots trop galvaudés ou tics d’écriture, non plus ; mais ceci est de l’ordre normal du débat d’idées).

Cela dit, je suis bien d’accord sur l’essentiel.

1/ Liberté d’expression pour tous et non pour une coterie d’auto-élus. 2/ Pluralisme d’expression. Il ne s’agit pas de faire taire qui que ce soit, mais de permettre à tous et équitablement de s’exprimer. Mais je sais aussi que le « taisez-vous !» employé plus bas fait référence à la propre attitude de mon petit Pinson. 3/ La parole aux sans-voix. Il y en a marre, cela n’a jamais atteint un tel niveau. Quand je pense à tout ce qui a pu être dit et écrit en Mai 68 dans le domaine de ce que l’on pourrait appeler une forme de poésie de la rue, de bonne folie ou plus exactement d’expression libératrice, et quand je vois où on en est pratiquement un demi-siècle plus tard, je suis abasourdi.

Enfin, non des moindres problèmes : 4/ un quarteron de fantoches de la philosophie, de fantoches sans références, d’ennemis irréductibles de la philosophie, de la véritable (et j’allais dire éternelle) réflexion philosophique est là s’exhibant quotidiennement dans les media, en larbins malades des salopards de l’Empire, attisant la haine, entretenant un climat malsain, jouant aux petits-provos, énonçant des « idées » du niveau du Café du Commerce, entretenant le feu d’un prétendu conflit des civilisations créé de toute pièce par ce même Empire destructeur et belliciste. Et pour certains, cela va jusqu’à une responsabilité morale certaine (immorale, pour être plus juste) dans diverses tueries de par le Monde.

***

Jeudi 21 janvier, j’ai participé à l’émission « Des paroles et des actes », présentée par David Pujadas sur la chaîne publique France 2. L’émission intitulée ce soir là « Les deux France » opposait – ou du moins devait opposer – l’intellectuel Alain Finkielkraut à l’homme politique, Daniel Cohn-Bendit.
C’est dans ce cadre là que j’ai été invitée à intervenir en tant que « citoyenne de confession musulmane ». C’est comme cela que j’ai été castée. J’ai mis peu de temps à accepter ; comme beaucoup, nombre des propos tenus par Finkielkraut m’avaient ulcérée et je voulais le mettre face aux conséquences de tels discours. 
Malgré le format difficile (qui ne permet ni un vrai débat, ni la formulation d’une argumentation précise), il me semblait important de pointer les problématiques d’une parole raciste devenue normalisée, d’un climat dangereux et délétère, ainsi que d’une islamophobie institutionnalisée.
Si je m’attendais à ce que mes propos ne plaisent pas à – ce que j’espérais être – une minorité de personnes, je ne m’attendais pas à susciter une telle polémique. Suite à mon passage, beaucoup de personnes se sont laissées aller aux théories les plus fantaisistes et aux connexions les plus incongrues, allant m’inventer des identités, des occupations et des relations qui ne sont pas les miennes.
Si certains se sont arrêtés aux insultes racistes, sexistes et mysogines, (j’ai d’ailleurs décerné la palme à la mention « Beurette siliconée »), d’autres ont poussé la diffamation encore plus loin en s’adonnant à toutes sortes de raccourcis douteux, de « raisonnements logiques » à en faire se retourner Descartes dans sa tombe, et de conclusions dignes des plus grands saute-mouton de la planète.
Je vais être claire, donc.
Non, je ne suis pas membre des Indigènes de la République.
Oui, comme plus d’une centaine de citoyens, de personnalités et d’organisations (Collectif Mwasi, Union Juive Française pour la Paix, Ferguson in Paris, Europe Ecologie-Les Verts…), j’ai signé l’appel de la Marche de la dignité et ai manifesté contre les violences policières et le racisme ce fameux samedi 31 octobre 2015.
Mais non, je n’ai pas eu la chance de l’organiser. Non, je ne suis affiliée à aucun parti politique. Non, je ne suis pas membre du Parti des Indigènes de la République (PIR). Non, je ne suis pas la sœur de Nabilla. Non, je ne suis pas la première femme à avoir posé un pied sur la lune, et non je n’ai pas brillamment vissé le dernier boulon de la Tour Eiffel.  
Une vérification sommaire, que l’on aurait même pu confier au stagiaire de troisième, aurait permis de lever le doute à ce sujet… Mais c’était sans compter sur la course au clic de certains médias, qui ont préféré s’appuyer sur les dires de la twittosphère pour sortir, dans la précipitation et sans aucune vérification, des informations qui tenaient de l’hypothèse plutôt que de la vérité indéniable.
Le plus déplorable dans tout ça – au-delà du fait que ce sont toujours aux mêmes que l’on demande de justifier telle ou telle phrase, tel ou tel lien associatif – c’est que ces vaines polémiques ont occulté mon propos.
Pourtant, il est primordial d’en parler, d’analyser l’islamophobie ambiante et les processus de confiscation de la parole au profit de certains intellectuels réactionnaires surmédiatisés, notamment sur les chaînes publiques. Alain Finkielkraut en est un. Il fait partie de ces gens qui prétendent dire « des vérités dérangeantes » mais qui ne font que nuire à notre capacité à faire société et à construire un « nous » inclusif et juste. Il fait partie de ceux dont les amalgames et les propos tendancieux, inexacts et fantasmés contribuent à opposer les citoyens les uns aux autres. Et ce n’est pas nouveau.
En 2005, il commentait les révoltes urbaines parties de Clichy-sous-Bois de la sorte :
« En France, on a tendance à réduire ces émeutes à leur dimension sociale, de les voir comme une révolte des jeunes des banlieues contre leur situation (…) le problème, c’est que la plupart de ces jeunes sont des Noirs ou des Arabes avec une identité musulmane. »
Non, le problème n’était ni leurs origines ethniques ni leur religion mais dans la perception qu’en ont les institutions et le traitement différencié, notamment de la part de l’institution policière, qui en découla.
Quelques mois plus tard, il taclait notre équipe de foot nationale en la qualifiant de « black-black-black », regrettant que cela en fasse « la risée de toute l’Europe ».
La liste des propos nauséabonds s’est allongée au fil des années. En 2006, lors d’une table -ronde du CRIF, Alain Finkielkraut évoque un « lien visible entre Islam et violence » dans notre pays. Étrange donc que les 5 à 7 millions de musulmans vivant en France n’aient pas encore de casier judiciaire !
En 2014, se lâchant sur les musulmans, il déclarera que « la majorité des antisémites sont musulmans ». Sur quoi s’appuie-t-il pour sortir de telles inepties si ce n’est sur ses préjugés et son idéologie mortifère ?
Il continuera en 2015, en expliquant que le djihad au sens de « combat armé pour la défense et l’expansion de l’Islam » est « une obligation léguée par Mohamet à tous les musulmans ».
On pourrait citer bien d’autres propos. Leur point commun ? Ils sont souvent racistes, complètement hors-sol et créent de la défiance à l’égard d’une partie de la population. Surtout, leurs auteurs ont généralement carte blanche – même sur les chaînes publiques – pour exprimer ces idées et ce, sans que le format ni la ligne éditoriale ne permettent une vraie contradiction. C’est en ce sens que j’ai également interpellé David Pujadas. Plus que jamais, les médias ont un rôle à jouer dans l’apaisement des tensions sociales et politiques auxquelles nous faisons face.
Lorsque je vois qu’une intervention de quelques minutes a créé autant de tumulte et déchaîné autant de passions, je me dis qu’il nous reste encore beaucoup de chemin à parcourir et de défis à relever. Je compte bien y prendre ma part… toujours avec le sourire.
Wiam Berhouma (sur Le Nouvel Obs.)

***

Ce que je trouve également extraordinaire, c’est que cette jeune femme ait été invitée à cette émission non pas en tant que française, mais en tant que « citoyenne de confession musulmane ». À ce compte-là qui pourra me dire en tant que qui ou en tant que quoi furent invités les deux permanents des media, les deux comiques bien connus, les frères ennemis Finkie et Cohno ?

***

Non dolet ipse Dolet, sed pia turba dolet.

XIR239598 Etienne Dolet (1509-46) 1546 (engraving) (b/w photo) by French School, (16th century); Private Collection; (add. info.: imprisoned, hanged and burnt for sedition); Giraudon; French, out of copyright

Étienne Dolet, né à Orléans en 1509, libre penseur et humaniste, érudit, linguiste, philologue, traducteur, poète, éditeur. Jugé athée par la faculté de théologie de la SORBONNE, il est étranglé (mesure de mansuétude!) par un élément de la lie humaine, puis brûlé avec ses livres le 3 août 1546, place Maubert à Paris, comme, rien que cette année-là, trois autres éditeurs (dont malheureusement je ne saurais dire les noms). Ces dernières paroles auraient été en vers latin : Non dolet ipse Dolet, sed pia turba dolet. Il ne s’afflige pas sur Dolet, mais de la foule pieuse il s’afflige.

***

« Dehors, dehoooooooors ! »
Finkielkraut à la Sorbonne, ou le Sacre de l’obscurantisme distingué
31 janvier 2016
Lorsqu’une prestigieuse université (la Sorbonne, à Paris) invite un maître-penseur médiatique devenu académicien, et qu’une doctorante en philosophie de ladite prestigieuse Université s’autorise à l’interpeller sur ses manquements à l’éthique intellectuelle, que pensez-vous qu’il advient ? Un indice : la doctorante est par ailleurs musulmane, et nous en sommes en France, en 2016.
Le Grand Amphithéâtre de La Sorbonne était rempli de têtes bien blanches pour le forum de la philosophie organisé par France-culture. La foule s’était déplacée en grand nombre, mais nulle inquiétude pour Alain Finkielkraut : son public, contrairement à l’équipe de France de football black-black-black qui lui faisait « honte », était à l’image de la France, la vraie. Au programme, un débat prometteur intitulé :
« Qu’est-ce qu’être français ? ».
Voilà que notre philosophe médiatique préféré commence à déballer son bla-bla habituel. Ils applaudissent. Ils applaudissent encore. À chacune de ses interventions, ils applaudissent. Ils applaudissent même lorsque, sur le ton de la confidence, notre invité vedette explique qu’il s’est senti français pour la première fois en 1989, lors de la première affaire du voile à l’école. Notre culture valorise le féminin, se dit-il face à cette altérité radicale. À ce moment je ne peux m’empêcher de penser : quelle magnifique illustration du propos d’Edward Said dans L’Orientalisme : Le Nous ne peut se définir qu’en opposition à l’Autre – le monde musulman en l’occurrence, et la femme musulmane en particulier. La définition de l’altérité précède celle de l’identité, elle en est la condition nécessaire et suffisante. Etre français, c’est ne pas être un « musulman visible ». Être français, c’est être tout ce qu’une femme musulmane n’est pas.
Arrive enfin le temps des questions. Trois ou quatre seulement, parce que Monsieur Finkielkraut a déjà beaucoup parlé, bien plus que ses deux interlocuteurs. On me fait l’honneur de me laisser poser la dernière question. Pour commencer, je souligne qu’il était assez intéressant de constater que notre académicien a défini « l’être-français » par la négative : être français, c’est ne pas être une femme musulmane voilée. Je souligne aussi qu’il met en avant une conception de la féminité très normative, occidentale et blanche. Enfin, je vais à l’essentiel :
« Je voudrais saluer la sagesse des organisateurs parce qu’il est effectivement très judicieux, dans un climat si nauséabond que le climat actuel, d’inviter pour nous parler de ce que signifie être français, une personnalité médiatique islamophobe et raciste. »
L’applaudimètre m’avait déjà indiqué que je ne ferais certainement pas l’unanimité, mais je ne m’attendais pas, pour autant, à un tel lynchage collectif. J’avais ouvert une boîte de Pandore, et sous les huées de la salle, les commentaires et insultes fusaient de tous côtés :
« C’est honteux ! »
« Dehors, Dehoooooooors ! »
« Vous devriez avoir honte ! »
« C’est dommage, vous aviez bien commencé. »
« C’est scandaleux ! ».
Un homme hystérique m’interpelle à nouveau :
« Dehors, Dehoooooooors ! »
Je lui rappelle calmement que je suis doctorante à La Sorbonne et que je suis donc ici chez moi.
Des insultes, de la colère, de la haine et du mépris. Du racisme.
Alain Finkielkraut décide de « quand même » me répondre. Il souligne la haine (imaginée, fantasmée) de mon propos sans rien dire de la violence des réactions que ledit propos a suscitées. Puis, comme tout raciste qui se respecte, il montre patte blanche en jouant la carte de l’ami arabe : il ne peut tout bonnement pas être islamophobe puisque des musulmans (des vrais !) comme Fethi Benslama ont des positions similaires aux siennes. Il aurait tout autant pu dire qu’il ne pouvait pas être raciste puisqu’il aimait le couscous, le thé à la menthe et les pâtisseries orientales.
Au passage, il règle ses différends avec la jeune professeur d’anglais qui l’a brillamment interpellé lors d’une émission télévisée. Ce n’est pas une islamiste, précise-t-il, mais elle a participé à une marche dans laquelle les manifestants criaient « ta race ! » chaque fois que son prénom était mentionné – et bien oui j’ai rigolé, le Finkielkraut peut être drôle. Il ajoute qu’il n’ose même pas imaginer ce que la professeure a pu dire à ses élèves au lendemain des attentats de janvier et de novembre… De la dénonciation de l’islamophobie de Finkie au soutien au terrorisme, il n’y a visiblement qu’un pas.
Cette réponse marque la fin du débat, mais je ne suis pourtant pas au bout de mes surprises. À deux mètres de moi, une sexagénaire indignée s’improvise star du moment et, entourée d’autres sexagénaires, commence une sorte de conférence de presse. Entre deux propos débiles, elle a ce mot magnifique :
« Oui, oui, c’est du terrorisme. »
La boucle est bouclée.
En bonne masochiste que je suis, je reste à ma place pour permettre aux gens de venir m’insulter :
« – C’est honteux, vous l’avez insulté !
– Non, dire d’Alain Finkielkraut qu’il est raciste et islamophobe, c’est…une description !
– Vous avez dit qu’il était nauséabond ! »
Je souris :
« Non Monsieur, j’ai dit que le climat actuel était nauséabond. »
Alors que je m’apprête à partir, une femme m’interpelle pour m’expliquer qu’Alain Finkielkraut n’est pas raciste. Mieux que le Jamel Comedy club, les fans de Finkielkraut :
« Mais quand même, avec Daesh, il est légitime de s’opposer au voile islamique. »
En partant, je lui dis qu’il est affligeant de voir la rapidité avec laquelle elle fait des amalgames, et que dans un forum de philosophie, élever le niveau de la discussion et du débat ne serait pas du luxe.
Cela pourrait n’être qu’une histoire drôle à se raconter entre amis : L’histoire de l’indigène qui avait été huée par les fankielkrauts. Mais c’est un peu plus : une bien triste illlustration, parmi beaucoup d’autres, de la fascisation de la France, et de la libération de la parole islamophobe. Le plus regrettable, sans doute, c’est que nous n’étions pas dans un meeting du Front national : c’est l’Université Paris-Sorbonne qui a donné une plateforme privilégiée au racisme et à l’islamophobie que professe Alain Finkielkraut, et c’est une doctorante de cette même université qui en a fait les frais. Je donnerai donc le mot de la fin à Wiam Berhouma :
« Taisez vous Monsieur Finkielkraut, pour le bien de la France, taisez-vous. »
Mais j’invite aussi les institutions publiques et les grands médias à la responsabilité. Cessez-donc de lui tendre des micros, aidez-nous à le faire taire.
Souad Betka, sur LesMotsSontImportants.net

 ***

Le double scandale du lieu : la Sorbonne (mais pas si étonnant, c’est dans la tradition) et de l’organisateur France-Culture : mais là aussi c’est devenu une tradition en cette radio d’État phagocytée par une racaille de pseudo-intellos et autres incultes et intolérants qui s’auto-reproduisent en vase clos. Dont un très grand nombre de pseudo(s?) « de gauche », de la « petite gauche ».

***

Publicités

From → divers

Commentaires fermés