Skip to content

Alain Finkielkraut, « philosophe » de la France des (toujours les) mêmes. Par Olivier Mathieu. « Taisez-vous, monsieur Finkielkraut » (d’après Georges Marchais à Jean-Pierre Elkabbach)

22 janvier 2016

Il y a eu beaucoup de publicité autour d’un « débat », sur France 2, entre Daniel Cohn-Bendit (71 ans) et Alain Finkielkraut (66 ans) au sujet de « l’avenir » de la France, je mets « avenir » entre guillemets citatifs puisque je cite le titre de l’article qui suit :

http://www.toutelatele.com/des-paroles-et-des-actes-daniel-cohn-bendit-et-alain-finkielkraut-debattent-de-l-avenir-de-la-france-79126#VjMzlDjlFP40YHaL.99

Personne, certes, et surtout pas moi qui suis libertaire, ne reproche à une télévision de permettre à M. Finkielkraut de s’exprimer. Le problème n’est pas là. Le problème, tout au plus, pourrait résider dans la permission de s’exprimer, qui selon moi devrait être accordée à d’autres que Finkielkraut.
Prenons un exemple. Je n’avais jamais entendu parler de Wiam Berhouma, une enseignante invitée sur le plateau de l’émission, mais je trouve très sympathique le fait que, de temps en temps, on voie à la télévision des gens nouveaux. Sinon, on a l’impression, et ce n’est hélas pas qu’une impression, que ce sont toujours les mêmes journalistes qui interviewent leurs copains, toujours les mêmes copains, à la télé.
Où serait le problème à ce que Wiam Berhouma s’exprime ? Ne s’agissait-il pas, sur France 2, d’un débat largement annoncé entre l’homme politique allemand Daniel Cohn-Bendit et de nouveau français depuis peu (il opta en 1959 pour la citoyenneté allemande, redevenant français seulement en 2015) et l’agrégé ès Lettres né polonais puis naturalisé français Alain Finkielkraut ? Dès lors, pourquoi Wiam Berhouma ne serait-elle pas tout autant autorisée à s’exprimer, au sujet de la France ou de tout autre argument de son choix, que les déjà cités Messieurs Cohn-Bendit et Finkielkraut ?
Wiam Berhouma, selon la presse, a dit à Alain Finkielkraut : « Là où votre rôle d’intellectuel c’était d’éclairer les débats, vous avez au contraire obscurci nos pensées, nos esprits avec tout un tas de théories vaseuses et tout à fait approximatives. »
Voilà une opinion avec laquelle je suis d’accord (mais là n’est pas le point), et qui permet (enfin) d’entendre un autre son de cloche que les propos que l’on entend, en permanence, sortir de la bouche de M. Finkielkraut et de ses collègues et / ou amis journalistes. Toujours les mêmes. Les mêmes à la télé. Les mêmes à la radio. Les mêmes dans les journaux. Les mêmes qui interviewent les mêmes. Les mêmes critiques littéraires qui encensent les livres des mêmes. Les mêmes. Toujours les mêmes. Ça ne vous lasse pas, vous, cette toujours même France ? La France des mêmes ? La France même ?
Toujours selon ce qui est relaté par la presse, cette enseignante a dit à Finkielkraut : « Pour le bien de la France, taisez-vous ».
Une phrase qui, en somme, a toute sa place dans un débat tenu en France, qui devrait être la patrie de la liberté d’expression. A moins que l’on ne considère un « débat » comme le lieu idéal pour se renvoyer les ascenseurs du conformisme, de la platitude et de l’hypocrisie.
A part l’intervention de Wiam Berhouma, je dois confesser que le débat annoncé a semble-t-il été assez peu intéressant, assez peu utile aussi. Certes, Daniel Cohn-Bendit a semblé nettement plus proche de la réalité, en certaines occasions, par exemple lorsqu’il a dit : « Il y a des Français qui sont heureux, il y a des Français qui sont malheureux (…) Alain Finkielkraut est angoissé, il est malheureux, c’est son droit ».
Plutôt lucide, Daniel Cohn-Bendit s’est souvenu de son âge : « Moi je suis trop vieux, et je trouve qu’il faut un renouvellement, et j’ai loupé mon coup (…), quand on rate son coup dans l’Histoire, et bien l’Histoire vous châtie. »
Ce qui ne l’a d’ailleurs pas empêché d’ajouter : « La seule chose où je pourrais être candidat, si vous voulez le savoir, s’il y avait une élection directe à la présidence de l’Union européenne, je suis tout de suite candidat (…) même si j’ai quatre-vingts berges ».
Cohn-Bendit président de l’Union européenne… et pourquoi pas Finkielkraut candidat à la Présidence de la République, en France, en 2017 ? Certes, tout cela ne serait sans doute pas très juvénile. Cela ne serait pas très « pluriel », non plus. Mais cela me semblerait quasiment logique, d’un certain point de vue. La France des mêmes.
Parlons de choses sérieuses. J’ai noté, et je crois la chose indéniable, le ton très mesuré de Wiam Berhouma. Celle-ci, au demeurant, était bel et bien invitée à s’entretenir, comme d’autres intervenants de la société civile, avec Cohn-Bendit et Finkielkraut. Il est toujours triste, selon moi, il est toujours peu démocratique d’inviter des gens sur les plateaux de télévision pour, ensuite, leur refuser la parole. A ce compte-là, il serait moins hypocrite de ne pas les inviter du tout.
Indéniablement, la jeune femme a interrogé Alain Finkielkraut, ou plutôt elle a essayé de le faire sur le rôle des politiques, des pseudo-intellectuels et des médias dans la montée de l’islamophobie en France.
Estimant alors (à juste titre, je crois) que son interlocuteur n’avait point répondu à sa question, elle a cité Alain Finkielkraut lui-même, puisque tout le monde a pu voir sur You Tube la vidéo hallucinante dans laquelle Finkielkraut semble risquer la crise d’apoplexie sur un plateau de télévision. Finkielkraut ne peut pas être, dans une démocratie, et dans une République, le seul à avoir le droit de dire « Taisez-vous ! »… Wiam Berhouma a alors conclu, avec infiniment d’humour, d’élégance et, si je puis dire toute ma pensée, avec un esprit très français dans le meilleur sens de ce terme : « Il y a une vidéo de vous où vous criez à monsieur Dafri : ‘taisez-vous, taisez-vous’. Eh bien, je vais vous dire, pour le bien de la France, je vous dis la même chose, taisez-vous monsieur Finkielkraut. »
Inviter deux personnes (Daniel Cohn-Bendit et Alain Finkielkraut) qui ne sont, ni l’une ni l’autre, musulmanes, pour « débattre » sur l’islam et les musulmans de France, n’était-ce pas prendre le risque de produire, comme c’est déjà arrivé dans le passé, un débat fallacieux, manquant cruellement d’objectivité et d’impartialité ? A ma connaissance, Daniel Cohn-Bendit et Alain Finkielkraut ne sont en effet ni musulmans, ni jeunes, et je ne crois pas non plus qu’ils vivent dans des « cités ». Inviter Wiam Berhouma, alors, n’était-il pas une excellente idée ? Une idée légitime ?
Pour le reste, je ne peux que poser des questions simples.
1. Pourquoi ma mère, qui était docteur en Philosophie, n’a-t-elle jamais été invitée sur un plateau de télévision ? Pourquoi en revanche M. Finkielkraut, qui est agrégé ès Lettres modernes, est-il invité tous les jours (ou peu s’en faut) en tant que « philosophe » ?
2. Pourquoi et comment des journalistes invitent-ils sans cesse M. Finkielkraut, alors que ce dernier ne manque pas de possibilités pour s’exprimer puisqu’il organise et anime lui-même des émissions de radio ? Les gens, en France, sont-ils donc en quelque sorte condamnés à l’alternative qui consisterait, à la radio, à écouter M. Finkielkraut et, à la télé, à voir M. Finkielkraut ? La « démocratie » est-elle réellement menacée si, une fois de temps en temps, on permet à quelqu’un d’autre (comme à Madame Wiam Berhouma) de dire une phrase ou deux ?
3. De quoi est le prélude, cette « finkielkrautisation » de l’intelligence (ou de ce qui lui en tient lieu) en France ? Articles, entretiens, couvertures de journaux, émissions de radio, émissions de télé, élection à l’Académie… Y en a que pour Finkie ? N’y a-t-il pas, en France et ailleurs, des philosophes, qu’il s’agisse de gens qui ont des titres universitaires de philosophes, ou alors des pratiques de philosophes ? Des esprits de philosophes ? N’y a-t-il pas des gens dont les avis seraient, à tout le moins, aussi intéressants que ceux de M. Finkielkraut ? Les journalistes de télé et les patrons de presse prennent-ils les Français pour des crétins ? Y a-t-il quelqu’un qui n’ait pas encore compris les idées fixes, indéfiniment répétées, la propagande martelée de M. Finkielkraut ? Est-ce que le public français aurait le droit d’entendre des opinions (au pluriel) diverses de celle (au singulier) de M. Finkielkraut ? Est-ce que le public a encore le sentiment qu’existe, en France, un « pluralisme » de l’information? Lequel ?…

Toujours les mêmes. Les mêmes à la télé. Les mêmes à la radio. Les mêmes dans les journaux. Les mêmes qui interviewent les mêmes. Les mêmes critiques littéraires qui encensent les livres des mêmes. Les mêmes. Toujours les mêmes. Ça ne vous lasse pas, vous, cette toujours même France ? La France des mêmes ? La France même ?

Olivier Mathieu.

Publicités

From → divers

Commentaires fermés