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DEUX POÈMES D’ABOU EL-QASEM E-CHEBBI

20 janvier 2016

Voici les deux poèmes les plus connus (dit-on) du poète tunisien Abou el-Qasem e-Chebbi (1909-1934). J’ai repris deux traductions de l’arabe au français et j’en ai arrangé la métrique, la musique.

Pour une bonne lecture, ces textes doivent être lus comme on lit un poème régulier classique. Je n’ai pratiquement pas dérogé aux règles essentielles concernant le « e instable ». Il se dit devant consonne, il s’élide devant voyelle ou en fin de vers. Sauf oublis de ma part, j’ai dérogé pour trois « e » finaux mais uniquement derrière voyelles, ce sont : « la vie vous est donnée » (six syllabes), « la pluie tomber » (quatre syllabes) et « les rameaux choient avec leurs feuilles » (huit syllabes). Et encore dans ce dernier cas, « ils choient » est de la forme de « ils fuient » et « ils croient » où les « -ent » s’élident selon les traités de poésie. Comme ils s’élident dans les terminaisons en « -aient » de l’imparfait et en « -eraient » du conditionnel.

Quant au hiatus, j’y déroge peu, mais je considère la règle du « non hiatus » comme absurde et réductrice d’expression. En effet, si on devait toujours la respecter, on arriverait à des situations absurdes, des gageures et des impasses. On ne pourrait jamais, par exemple, conjuguer les verbes commençant par une voyelle à la seconde personne du singulier : tu ouvres,  tu exerceras, tu œuvrais ; dont les deux verbes les plus courants et auxiliaires : tu as, tu auras, tu es, tu étais…

J’y déroge d’autant plus facilement que l’on peut retrouver en français des phrases où se rencontrent plusieurs voyelles à suivre ; c’est même une spécificité française tant le français (le français normal et non dégénéré) est très fortement marqué, clair, au niveau de l’articulation tant des consonnes que des voyelles. Dans une phrase à hiatus, normalement « interdite » en poésie classique, comme « tu as eu à ouvrir à Anatole » (tu-ha-zu-ha-hou-vri-ra-a-na-tol), dix syllabes (un décasyllabe inversé, 6-4), on trouve une suite de deux voyelles, une autre de trois, et encore une autre de deux.* Le « h » que je note dans la transcription, est là pour rappeler que ces voyelles peuvent être, dans l’exemple présent, plus ou moins aspirées et qu’elles sont toujours bien marquées, bien séparées les unes des autres, à défaut de quoi, la phrase deviendrait incompréhensible, imprononçable bouillie.

Ces traductions sont, sans doute, sans aucun doute, encore améliorables. Mais, pour l’instant, je les livre tellement, quellement.

***

Ô tyran oppresseur !
Toi l’ami de la nuit, ennemi de la vie,
Tu t’es moqué de ce peuple impuissant ;
Et maculée est ta main de son sang.
De l’univers, tu abîmes magie
Et tu sèmes sur les hauteurs
Les épines du grand malheur.

Hé, Doucement ! Ne sois trompé par le printemps,
Ou la clarté de l’air, ou le jour en lumière.
Dans le vaste horizon, est l’horreur de la nuit,
Grondement du tonnerre et rafales du vent.
Sous la cendre, attention ! La flamme se nourrit
Et qui plante l’épine en subit les tourments.

Regarde ici où tu as moissonné
La tête humaine et la fleur de l’espoir,
Où tu as englouti le cœur du sol, de sang,
Où tu l’as abreuvé de larmes, à l’ivresse :
Le flot, torrent sanglant, va t’entraîner
Et l’orageux brûlant te dévorer.

Abo_Al_Qassim_Al_Shabbi - Copie
La volonté de vivre

Le jour où le peuple veut vivre,
Force est, pour le destin, de réagir,
Pour les ténèbres, de se dissiper,
Pour les chaînes, de se briser.
Avec fracas, le vent souffle aux ravins,
Sur le sommet des monts et sous les arbres…

Disant : « Lorsque je tends au but,
Je me fais porter par l’espoir ;
J’oublie ainsi toute prudence,
Et je n’évite pas les chemins escarpés,
Et n’appréhende pas la chute au feu brûlant.
Qui n’aime pas gravir les monts,
Vivra sans fin au val sans fond. »

Je sens dans mon cœur bouillonner
Le sang de la jeunesse,
En moi, des vents nouveaux lever ;
Et j’écoute leur chant,
Et j’écoute gronder tonnerre,
La pluie tomber, la symphonie des vents.

Lorsque je demande à la Terre :
– « Tu détestes les hommes, Mère ? »
Elle répond :
– « Ô, je bénis les audacieux,
Ceux qui affrontent les dangers.
Mais, je maudis aussi tous ceux
Qui sont inadaptés aux aléas du temps,
Ou se contentent de mener
Leur vie en mornes pierres.
Le monde est vivant, il aime la vie
Et méprise les morts, aussi fameux qu’ils soient.
Le ciel ne garde pas les oiseaux morts en lui,
L’abeille oublie, en butinant, les fleurs fanées.
Sans ma tendresse maternelle,
Aucun tombeau n’aurait gardé ses morts. »

Par une nuit d’automne,
Pleine de chagrin, d’inquiétude
Grisé par l’éclat des étoiles,
Saoulant mes tristes chants,
Je demande à l’obscurité :
– « La vie, à celui qu’elle fane,
Rend-elle un printemps à son âge ? »
La nuit demeure silencieuse.
Les nymphes du matin taisent encor leur chant.
Mais d’une seule voix la forêt me répond
En de si douces vibrations de corde :
– « Vienne l’hiver, l’hiver de brume,
L’hiver de neige ou bien de pluie ;
S’éteint alors l’enchantement.
Enchantement des frondaisons, des fleurs, des fruits…
Enchantement du ciel serein et doux…
Enchantement exquis et parfumé des prés.
Les rameaux choient avec leurs feuilles,
Tombent aussi les fleurs de la belle saison.
Tout disparaît, rêve si merveilleux
Qui, un instant, brille en une âme et s’évanouit.
Mais il reste les graines
Qui conservent en elles
Le trésor d’une belle
Vie alors disparue… »

Se fait, puis se défait la vie, et recommence ;
Émerge de la nuit, le rêve des semences
Enveloppé de l’obscure lueur de l’aube.
La semence demande :
– « Où est la brume matinale ?
Le soir magique au clair de lune ?
Où sont les rayons de la lune,
La vie, où est la vie à laquelle j’aspire ?
J’ai désiré l’aurore au-dessus des rameaux.
J’ai désiré l’ombrage au-dessous de ces arbres.

Et Lui dit aux semences :
– « La vie vous est donnée.
Et vous vivrez de toute éternité
De votre descendance à vous survivre.
La lumière aussi pourra vous bénir ;
De la vie, accueillez fertilité.
Celui qui, dans un rêve, adore la lumière,
Là où il va, la lumière le bénira. »
En un moment, long d’un battement d’ailes,
Leur désir s’accroît et triomphe.
Elles lèvent l’humus qui se presse sur elles ;
C’est la végétation qui surgit toute belle
Et qui contemple la beauté de toute création.

La lumière en mon cœur, la lumière en mon âme,
Pourquoi aurais-je peur de marcher dans le noir ?
Jamais je ne voudrais être venu au monde,
N’avoir jamais nagé au milieu des étoiles.
Et que l’aube jamais n’ait embrassé mes rêves.
Que la lumière ainsi n’eut caressé mes yeux.
Et je voudrais n’avoir… jamais cessé d’être ce que j’étais,
Une lumière libre… et répandue en l’existence même.

***

* « As-z-eu », du moins en poésie, ou par euphonie, car les grammaires rangent la liaison «  as-z-eu » dans la catégorie des liaisons facultatives de la langue courante ; à la différence, par exemple, des liaisons obligatoires qui existent (et qui vont de soi et sont mêmes inconscientes pour quelqu’un qui a le français comme langue maternelle) entre articles et noms, noms et adjectifs, pronoms personnels et verbes. (De même en est-il de certaines « non liaisons » tout aussi obligatoires, comme avec la conjonction « et », ne serait que pour éviter des confusions avec « est » qui lui amène très généralement une liaison.) C’est d’ailleurs pour ça que l’on peut parler de véritables groupes nominaux et groupes verbaux en français. Unités à liaisons très étroites, très fortes. Tellement étroites qu’on en arrive très fréquemment à dire ou écrire, en forme « normale » et pas même d’insistance, ce qu’en ma jeunesse nos maîtresses (d’école) nous déclaraient être des incorrections de langage : je veux dire les formules comme « moi, je » « toi, tu » etc. Liées au fait connexe de la réduction extrême des pronoms dans la langue parlée. Quand on en arrive à dire « ch’uis » pour « je suis », ou « i’croit » pour « il croit », ou « a’va » pour « elle va », etc. la présence de « moi », « lui », « elle »… en tant que pronoms « régimes », n’est pas superfétatoire, et devient presque une nécessité pour faciliter la compréhension du discours. « Moi, je suis » c’est un peu comme cette tendance à dire (pas moi) : « au jour d’aujourd’hui », mais en plus nécessaire, du moins phonétiquement parlant.

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