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14 juillet 1789 : les prisonniers de la Bastille — un article du blog "Horizons d’Aton".

14 juillet 2015

« Un ami royaliste me faisait récemment remarquer que la démocratie était la pire des dictatures parce qu’elle est la dictature exercée par le plus grand nombre sur la minorité. Réfléchissez une seconde : ce n’est pas idiot. Pensez-y avant de reprendre inconsidérément la Bastille. » (Pierre Desproges, Chroniques de la haine ordinaire, mai 1986, la démocratie)

Son ami était optimiste et s’en tenait à la simple apparence des choses : ladite démocratie (représentative) est de fait la dictature de la minorité bourgeoisie et en premier lieu de la Finance, sur une majorité avachie, masse crétine à manipuler, bête de somme. Les seules vraies minorités n’ont que dédain, mépris, distance « aristocratique », ou au mieux compassion envers toute cette engeance.

Article non signé repris en sa quasi intégralité, moins les illustrations de : horizons-d-aton.over-blog.fr. Ouvrez les guillemets :

Le 14 juillet, une date choisie comme fête nationale par la République française, commémorant, même si c’est indirectement1, la prise de la Bastille le 14 juillet 1789 ; on pourrait d’ailleurs discuter de la validité de ce choix2.  Autour d’un événement parmi d’autres qui marquent les débuts de la Révolution, toute une légende s’est progressivement construite, dans laquelle il n’est pas toujours si aisé de démêler le vrai du faux. La Bastille serait ainsi le symbole de l’absolutisme et de l’arbitraire monarchique, comme nous l’avons tous appris à l’école depuis notre plus jeune âge ; avec des captifs par dizaines retenus dans des cachots sordides et des conditions épouvantables. La réalité historique est toute autre, et cette prison d’État n’a finalement accueilli que bien peu de prisonniers, et encore pas dans les conditions que l’on a évoquées par la suite3. C’est précisément aux derniers de ces prisonniers que cet article va plus particulièrement s’intéresser. De grands noms ont été au cours de l’histoire  » embastillés « , selon l’expression consacrée4. Mais qui étaient ceux de ces prisonniers que l’émeute libéra le 14 juillet 1789 ?

Lorsque la foule parisienne se lance à l’assaut de la vieille forteresse médiévale, celle-ci ne compte à vrai dire plus que sept prisonniers, dont les cellules ne sont même pas fermées. Le marquis de Launay, gouverneur de la Bastille, les laisse aller à leur guise. Louis XVI et son ministre prévoyaient d’ailleurs la fermeture de cette prison devenue superflue5, depuis que des restrictions avaient été émises sur les fameuses lettres de cachet6 qui ont tant alimenté l’imaginaire collectif.

Parmi ces sept derniers pensionnaires de la Bastille, quatre sont de simples escrocs, qui ont été condamnés à la prison pour avoir falsifié des lettres de change. Emprisonnés depuis janvier 1787, ils se nomment Jean Antoine Pujade, Bernard Laroche, Jean Béchade et Jean La Corrège. Le Parlement de Paris avait en effet dans sa juridiction le pouvoir de condamner à l’embastillement certains délinquants. Rien à voir donc, les concernant, avec l’arbitraire royal. Ils ne goûteront d’ailleurs pas très longtemps à cette liberté, puisqu’ils sont repris et à nouveau incarcérés quelques jours plus tard.

Celui qui, à l’été 1789, a sans doute passé le plus de temps à la Bastille est un certain Auguste Tavernier, qui aurait été complice de la tentative d’assassinat contre Louis XV par Damiens, en 1757. Souvenez-vous, Damiens est le dernier en France à avoir été condamné à l’atroce supplice de l’écartèlement. Louis XV, qui avait fort bien compris qu’il ne s’agissait que de l’acte isolé d’un déséquilibré, aurait volontiers fait preuve de clémence à l’égard de Damiens ; mais c’est le Parlement de Paris qui exigea sa condamnation… Quant au présumé complice, il ne fut pas libéré en 1789, mais transféré vers Charenton7, où on internait alors les malades mentaux.

Les deux derniers sont des aristocrates, emprisonnés non pas selon le bon vouloir du roi, mais à la demande de leur propre famille8. Le premier est le comte Hubert de Solages9, embastillé à la demande de son père en 1784 pour ses  » actes de débauche  » dit la légende, mais  » crimes atroces  » et  » action monstrueuse  » disent les documents de l’époque, sans plus de précisions. Le second se nomme le comte de Whyte de Malleville, interné lui aussi à la demande de sa famille, semble-t-il en raison de sa démence. Tous deux ne seront pas non plus libérés, mais également transférés vers Charenton.

Contrairement à une légende tenace, le célèbre marquis de Sade ne fut pas au nombre des prisonniers de la Bastille libérés en juillet 1789. Le gouverneur avait obtenu peu auparavant son transfert vers Charenton, dont il ne sera libéré qu’un peu plus tard ; il connaîtra par la suite les geôles de la Terreur en 1794, ne devra son salut qu’à la chute de Robespierre, puis sera à nouveau interné à Charenton en 1803…

Sur les sept derniers prisonniers de la célèbre Bastille, aucun ne recouvrera donc la liberté après le 14 juillet 1789. Aucun n’était condamné à vivre dans un cachot sinistre, à la grande surprise des émeutiers eux-mêmes. On inventa donc un autre personnage, le comte de Lorges, qui aurait été emprisonné depuis plus de trente ans dans un cachot sordide ; la foule l’aurait délivré et porté en triomphe : il n’en est rien, tout a été inventé pour alimenter la légende populaire.
Les noms de ces prisonniers sont dans la mémoire collective tombés dans l’oubli total, de même que les motivations réelles de l’insurrection ; l’histoire officielle a construit le mythe fondateur, l’imagination faisant le reste… Mais il n’était pas inintéressant, en ce jour, pour l’anecdote, de se souvenir un instant des derniers embastillés de France.

*

Notes :

1- En principe, et on l’ignore souvent, le 14 juillet commémore la fête de la Fédération, qui eut lieu à Paris le 14 juillet 1790, symbolisant l’union du peuple français. Si la fête de la Fédération célèbre en 1790 le premier anniversaire de la prise de la Bastille, ce n’est que la IIIe République, en 1880, qui choisira cette date comme fête nationale. […] Pourtant, dans l’imaginaire collectif, c’est bien à la prise de la Bastille elle-même que la fête nationale est associée.

2- Entre temps, les historiens romantiques et ultra-républicains, comme Jules Michelet, ont habilement noirci le tableau et développé la légende de ce qui n’est au fond que l’un des événements des débuts de la Révolution ; on aurait très bien pu en choisir un autre, comme par exemple la proclamation de la République (21 septembre 1792 ). La prise de la Bastille n’était pas motivée, à l’été 1789, par la volonté d’abattre un symbole de la monarchie absolue. En réalité, la foule voulait tout simplement s’emparer de la poudre et des munitions que l’on disait contenues dans la forteresse, après avoir pillé les Invalides à la recherche d’armes. Comme toujours, l’histoire prend souvent la signification qu’on veut bien lui donner.

3- En réalité, la forteresse n’a jamais accueilli guère plus d’une quarantaine de prisonniers à la fois, puisque le nombre de cellules y était tout compte fait limité. C’était pour l’essentiel une prison dans laquelle on s’installait relativement confortablement pour peu qu’on en ait les moyens et dans laquelle on pouvait amener son mobilier et ses domestiques. Un peu comme le quartier de l’actuelle prison de la Santé destiné aux détenus qu’on ne saurait traiter comme le commun des mortels…

4- Parmi lesquels bien entendu Voltaire et Sade, mais aussi le maréchal-duc Louis de Richelieu, petit-neveu du célèbre cardinal qui avait transformé la Bastille en prison d’État… Sous Louis XVI, les plus célèbres prisonniers de la forteresse furent les acteurs de la fameuse  » affaire du collier de la reine « , de 1785 à 1786, dans l’attente de leur procès : l’escroc Guiseppe Balsamo, dit comte de Cagliostro ( finalement expulsé de France en 1786 ), Jeanne de la Motte-Valois ( elle sera par la suite emprisonnée à la Salpêtrière ) et le cardinal Louis de Rohan, Grand Aumônier de France ( acquitté, mais déchu de son office et exilé en province ).

5- Dès 1784, Necker, qui a fait fermer la prison du donjon de Vincennes, préconise également de fermer la Bastille et le roi y est a priori disposé. Cela explique d’ailleurs que certains prisonniers soient transférés en 1784 de Vincennes à la Bastille.

6- Les lettres de cachet ordonnant l’emprisonnement émanaient directement du roi, ou le plus souvent de ses ministres et représentants, et permettaient d’incarcérer une personne sans jugement ou dans l’attente de son jugement ; pour des faits certes politiques, mais il faut l’avouer le plus souvent pour des affaires de famille ou de mœurs. L’injustice des lettres de cachet réside plus dans le fait qu’elle permettait aux familles notables de se soustraire à la honte d’un procès, qu’à un véritable arbitraire royal.

7- Hospice destiné aux malades mentaux tenu par les frères de la Charité, créé au XVIIe s. et qui sera fermé en 1792, au moment de la dissolution des ordres religieux, et réouvert en 1797 sous le Directoire.

8- C’était là une chose très courante ; comme nous le disions plus haut, cela permettait à certaines familles d’échapper à l’humiliation d’un procès. C’est ainsi que Mirabeau fut frappé d’une lettre de cachet à la demande de sa famille, de même que le marquis de Sade à la demande de sa belle-mère. Dans ce cas, c’était à la famille d’assurer les frais liés à l’incarcération.

9- En fait, Hubert de Solages est arrêté en 1765 en même temps que sa sœur, Pauline de Barrau, qu’il avait aidée à s’échapper de chez son époux ; ceci à la demande du père d’Hubert et Pauline, ainsi que du mari berné. Évadé de la prison lyonnaise dans laquelle il se trouve, le comte a été transféré en 1782 à Vincennes, puis en 1784 à la Bastille. Bien évidemment, la rumeur veut que le comte de Solages et sa sœur aient été coupables d’inceste… en réalité, comme souvent, des lettres de cachet obtenues dans le cadre d’une sombre histoire de famille bien née…

Fin de l’article.

*

Post-scriptum.

La prise de la Bastille se solda par la mort d’une centaine d’assiégeants et guère moins de blessés, et par la mort de six assiégés dont le gouverneur de la forteresse le marquis de Launay après que la garnison de la Bastille ne se soit rendue sur promesse qu’aucune exécution n’aurait lieu. Or, pendant que la garnison, prisonnière, était conduite par la populace à l’Hôtel de Ville pour être jugée (?), De Launay fut massacré. Sa tête fut découpée au canif par un garçon cuisinier dénommé Desnot, avant d’être promenée au bout d’une pique dans les rues de Paris jusqu’au Palais-Royal en compagnie de celle de Jacques de Flesselles, prévôt des marchands, déclaré traître et également exécuté par quelques « justiciers » anonymes.

Qu’un sang impur… !

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