Skip to content

RAOUL VANEIGEM : La gratuité est l’arme absolue de la vie contre l’économie.

13 juillet 2015

Extraits d’un entretien de Siné Mensuel* avec Raoul Vaneigem qui est l’auteur entre autres (est-il vraiment nécessaire de le rappeler) du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations paru en 1967, la même année que La Société du Spectacle de Guy Debord.

* Siné Mensuel – N°2 – octobre 2011. Propos recueillis par Jean-Pierre Bouyxou (scénariste, réalisateur, acteur, journaliste…)

Je ne discuterai pas ici de toutes les idées et surtout du fond profondément optimiste et quasi bucolique de Vaneigem qui a toujours été le sien et qui n’est pas vraiment le mien. Ni, en ce que j’en connais de ses autres écrits, de la part discrète accordée à la critique de la technique ou (un comble) à la mise en spectacle du monde (je pense ici aux divers mensonges d’État, et diverses manipulations de l’opinion). Et l’absence, comme chez Debord autrefois, des vrais sujets contemporains qui fâchent : critique de l’impérialisme en soi et en premier lieu de ses idéologies colonialistes et ses mythologies politiques.

Mais pour le reste je suis pleinement en accord avec lui. Sans illusion non plus sur le présupposé d’une perfection de la démocratie directe. Il y a bonne démocratie directe et mauvaise démocratie directe, comme il y a bonne autogestion et mauvaise autogestion. La « démocratie directe » qui consiste à lyncher un « mauvais » ou à le pendre comme cela se faisait au Far-West est évidemment un mauvais exemple, une pseudo-démocratie directe, comme l’autogestion sous une forme de salariat et de capitalisme d’État n’est pas une vraie autogestion.

Démocratie directe et autogestion réclament de la vertu, de la constance, de la tolérance, le goût des compromis, l’élimination des arrivismes, la bonne intelligence, le désintéressement, une forme d’autorité naturelle incarnée par les meilleurs et les sages, une volonté de s’élever et de mettre la main à la pâte sociale. Très vaste programme quasi utopique, l’être humain moyen étant ce qu’il est.

Les meilleurs eux-mêmes peuvent être gagnés par le dogmatisme. La tolérance (religieuse en particulier, ce qui ne fut pas la qualité première des anarchistes dont il est question plus bas) n’est pas donnée en soi. Enfin, le règlement pacifique des conflits est encore un autre difficile combat de l’esprit. N’est pas Gandhi qui veut. Ou plus exactement : bien peu sont spontanément Gandhi.

*

[…]

S. M. : Quel regard portes-tu sur le mouvement des Indignés ?

R. V. : C’est une réaction de salut public, à l’encontre de la résignation et de la peur qui donnent à la tyrannie du capitalisme financier son meilleur soutien. Mais l’indignation ne suffit pas. Il s’agit moins de lutter contre un système qui s’effondre qu’en faveur de nouvelles structures sociales, fondées sur la démocratie directe. Alors que l’État envoie à la casse les services publics, seul un mouvement autogestionnaire peut prendre en charge le bien-être de tous.

S. M. : L’utopisme est-il toujours à l’ordre du jour ?

R. V. : L’utopisme ? Mais c’est désormais l’enfer du passé. Nous avons toujours été contraints de vivre dans un lieu qui est partout et où nous ne sommes nulle part. Cette réalité est celle de notre exil. Elle nous a été imposée depuis des millénaires par une économie fondée sur l’exploitation de l’homme par l’homme. L’idéologie humaniste nous a fait croire que nous étions humains alors que nous restions, pour une bonne part, réduits à l’état de bêtes dont l’instinct prédateur s’assouvissait dans la volonté de pouvoir et d’appropriation. Notre « vallée de larmes » était considérée comme le meilleur des mondes possibles. Or, a-t-on inventé un mode d’existence plus fantasmatique et plus absurde que la toute-puissante cruauté des dieux, la caste des prêtres et des princes régnant sur les peuples asservis, l’obligation de travailler censée garantir la joie et accréditant le paradis stalinien, le Troisième Reich millénariste, la Révolution culturelle maoïste, la Société de bien-être (le Welfare state), le totalitarisme de l’argent hors duquel il n’y a ni salut individuel ni salut social, l’idée enfin que la survie est tout et que la vie n’est rien ? À cette utopie-là, qui passe pour la réalité, s’oppose la seule réalité qui vaille : ce que nous essayons de vivre en assurant notre bonheur et celui de tous. Désormais, nous ne sommes plus dans l’utopie, nous sommes au cœur d’une mutation, d’un changement de civilisation qui s’esquisse sous nos yeux et que beaucoup, aveuglés par l’obscurantisme dominant, sont incapables de discerner. Car la quête du profit fait des hommes des brutes prédatrices, insensibles et stupides.

S. M. : Explique-nous comment la gratuité est, selon toi, un premier pas décisif vers la fin de l’argent.

R. V. : L’argent n’est pas seulement en train de dévaluer (le pouvoir d’achat le prouve), il s’investit si sauvagement dans la bulle de la spéculation boursière qu’elle est vouée à imploser. La tornade du profit à court terme détruit tout sur son passage, elle stérilise la terre et dessèche la vie pour en tirer de vains bénéfices. La vie, humainement conçue, est incompatible avec l’économie qui exploite l’homme et la terre à des fins lucratives. À la différence de la survie, la vie donne et se donne. La gratuité est l’arme absolue contre la dictature du profit. En Grèce, le mouvement « Ne payez plus ! » se développe. Au départ, les automobilistes ont refusé les péages, ils ont eu le soutien d’un collectif d’avocats qui poursuit l’État, accusé d’avoir vendu les autoroutes à des firmes privées. Il est question maintenant de refuser le paiement des transports publics, d’exiger la gratuité des soins de santé et de l’enseignement, de ne plus verser les taxes et les impôts qui servent à renflouer les malversations bancaires et à enrichir les actionnaires. Le combat pour la jouissance de soi et du monde ne passe pas par l’argent mais, au contraire, l’exclut absolument.

[…] Il faudra bien que l’on comprenne, avant le krach financier qui s’annonce, que la gratuité est l’arme absolue de la vie contre l’économie.

Il ne s’agit pas de casser les hommes mais de casser le système qui les exploite et les machines qui font payer.

S. M. : Tu prônes la désobéissance civile. Qu’entends-tu par là ?

R. V. : C’est ce qui se passe en Grèce, en Espagne, en Tunisie, au Portugal. C’est ce que résume le titre de mon pamphlet écrit pour des amis libertaires de Thessalonique : L’État n’est plus rien, soyons tout. La désobéissance civile n’est pas une fin en soi. Elle est la voie vers la démocratie directe et vers l’autogestion généralisée, c’est-à-dire la création de conditions propices au bonheur individuel et collectif.

Le projet d’autogestion amorce sa réalisation quand une assemblée décide d’ignorer l’État et de mettre en place, de sa propre initiative, les structures capables de répondre aux besoins individuels et collectifs. De 1936 à 1939, les collectivités libertaires d’Andalousie, d’Aragon et de Catalogne ont expérimenté avec succès le système autogestionnaire. Le Parti communiste espagnol et l’armée de Lister l’écraseront, ouvrant la voie aux troupes franquistes.

Rien ne me paraît plus important aujourd’hui que la mise en œuvre de collectivités autogérées, capables de se développer lorsque l’effondrement monétaire fera disparaître l’argent et, avec lui, un mode de pensée implanté dans les mœurs depuis des millénaires.

[…]

S. M. : Quelle leçon peut-on tirer de cette longue année pendant laquelle la Belgique s’est passée de tout gouvernement ?

R. V. : Aucune. Pendant le sommeil lucratif des hommes politiques – 55 ministres qui n’ont pas de problèmes de fins de mois – les mafias financières continuent à faire la loi et se passent très bien des larbins qui sont à leur botte.

S. M. : Comment vois-tu la « révolution » en cours dans les pays arabes ? L’islam te semble-t-il une menace pour elles ?

R. V. : Où le social l’emporte, les préoccupations religieuses s’effacent. La liberté qui se débarrasse aujourd’hui de la tyrannie laïque n’est pas disposée à s’accommoder d’une tyrannie religieuse. L’islam va se démocratiser et connaître le même déclin que le christianisme. J’ai apprécié le slogan tunisien : « Liberté pour la prière, liberté pour l’apéro ! »

Publicités

From → divers

Commentaires fermés