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GABRIELLE

6 juillet 2015

Je ne vais pas évoquer toute l’Affaire Gabrielle Russier, des livres ont été écrits sur le sujet, un recueil de ses Lettres de Prison a été publié en son temps, je les ai lues autrefois, un film a été fait sur son histoire, Mourir d’Aimer d’André Cayatte avec Annie Girardot (à une époque où elle n’avait pas encore sombré dans la débine alcoolique). Son histoire ressemble à un autre film de l’époque : Les pianos mécaniques.

Plusieurs chansons ou musiques ont été faites sur ce drame. C’est certaines de celles-ci que je voudrais mettre à l’écoute ici.

Juste un rappel de l’essentiel.

Gabrielle Russier était un professeur agrégé de lettres et philosophie, elle enseignait dans un lycée de Marseille. Divorcée, elle élevait seule ses deux enfants. Elle tomba amoureuse d’un de ses élèves âgé de 16/17 ans. Amour réciproque. Christian Rossi, son élève, n’étant donc pas majeur, ses parents (enseignants) finirent par porter plainte le jour où le fils déclara : « je m’installe chez elle » (rendez-vous compte une divorcée ayant presque l’âge d’être sa mère). Gabrielle Russier fut  emprisonnée cinq jours aux Baumettes en décembre 1968, puis huit longues semaines en avril 1969.

Gabrielle Russier est le type même d’une victime des retombées de Mai 68 époque étonnante à plus d’un titre et incontestable révolution dans les mœurs, malheureusement l’agora prit fin dès juin 68 dans la déroute des urnes. J’ai le souvenir, indépendamment de l’aspect politique qui est un tout autre sujet, d’un temps où tout le monde parlait à tout le monde sur une sorte de pied d’égalité et où les idées, la Pensée se libéraient. Certes en tous sens et plus d’une fois en voie de garage ou non-sens, mais ceci également est un autre sujet.

Gabrielle fut accusée de « détournement et de relations sexuelles sur mineur de vingt et un an ». La majorité était encore à 21 ans à l’époque. Elle, elle en avait trente-deux. Le procès se tint à huit clos en juillet 1969. Elle fut condamnée à douze mois de prison et à 500 francs d’amende, décision amnistiable après l’élection de Georges Pompidou. Mais le parquet fit appel, pressé notamment par l’Université, que l’histoire d’amour indisposait  et qui refusa dans le même temps à l’accusée un poste d’assistante de linguistique à l’Université d’Aix-en-Provence.

« La situation est très grave pour moi , pour les enfants, si je suis virée de l’Éducation nationale , écrit Gabrielle Russier. Je ne comprends plus rien, ni de ce que j’entends, ni de ce que je lis. Je suis tout abîmée intellectuellement et physiquement…Je vais faire tout mon possible pour « tenir » jusqu’à l’appel.« 

Vaine promesse. A la veille de la rentrée scolaire, le premier septembre 1969, Gabrielle Russier ouvre le gaz dans son appartement. Telle est du moins la version officielle qui est encore sujet à controverse pour certains qui la connurent (mais qui ne semblent pas avoir été très efficaces à l’aider, curieux milieu que le milieu enseignant).

Je n’évoque pas les détails de la fugue, entre-temps, des deux amants rapatriés de force depuis Vintimille, et les conséquences familiales et extra-familiales de ce suicide, le sort des deux jeunes enfants de Gabrielle, l’amant qui se retrouve pendant quelques mois en hôpital psychiatrique, qui est recueilli par le milieu protestant (Gabrielle Russier venait de ce milieu), puis qui fut caché par ce même milieu jusqu’à sa majorité !

J’ajoute quand même deux autres faits qui en disent long sur cette époque et sur cette affaire qui eut lieu finalement en vase clos au sein de ladite Éducation Nationale.

Les parents « du mineur détourné », universitaires, étaient si j’ai bien compris des « progressistes » de la tendance stalinienne. Curieuse conception des jours meilleurs. Ils semblent qu’ils se rendirent compte, mais un peu tard, que la condamnation avait été au-delà de leurs désirs et qu’ils avaient peut-être bien été manipulés.

Gabrielle Russier, dont je ne sais l’orientation politique précise (ce qui est sûr est qu’elle fut une active soixante-huitarde, avant que ce mot n’apparaisse dans notre vocabulaire), fut au début des années soixante enseignante au Maroc et fit partie des fonctionnaires, coopérants, ingénieurs français exerçant au Maroc qui signèrent « l’Appel à l’opinion pour une paix négociée en Algérie », dit Appel des 481.

Cet Appel, dont les signatures furent réunies en 1959, fut envoyé jusqu’au sommet de l’État (De Gaulle en personne) et paru en octobre 1960 dans l’Enseignement public, le mensuel de la FEN. Soit peu de temps après le plus connu Manifeste des 121 « sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie » publié en septembre 1960 dans le magazine Vérité-Liberté. L’acharnement du parquet et en sous-main du rectorat et de l’Université d’Aix-en Provence trouve sans doute son explication ici. Cela sent aussi la vengeance minable d’après 68. Petite satisfaction : à la suite de ça, c’est le ménage du juge d’instruction qui battit de l’aile et qui finit dans un divorce.

*

DES FLEURS POUR GABRIELLE

Anne Sylvestre (paroles et musique d’icelle, entre 1969 et 1971) :

https://www.youtube.com/watch?v=RnqvbYbOhNQ

*

N’en parlez pas
N’y touchez plus
Vous avez fait assez de mal
Il ne sera jamais normal
Que par tristesse l’on se tue
Mais avoir vu tout mélanger
De grosses mains dans votre cœur
Dans votre âme des étrangers
Il y a de quoi prendre peur

*
Et c’était un amour peut-être
Un amour pourquoi, un amour comment
Un qu’on ne met pas aux fenêtres
Un qui ne ferait pas même un roman
En brandissant votre conscience
Vous avez jugé au nom de quel droit
Vos poids ne sont dans la balance
Pas toujours les mêmes
On ne sait pourquoi

*
Monsieur Pognon peut bien demain
S’offrir mademoiselle Machin
Quinze ans, trois mois et quelques jours
On parlera de grand amour

*
N’en parlez pas
N’y touchez plus
Mais savez-vous de qui je parle ?
Il ne sera jamais normal
Qu’on tue et qu’on n’y pense plus
Mais avoir vu tout saccager

*

Et dans son âme et dans son corps
Mais trouver partout le danger
Il y a de quoi prendre mort
Et c’était un amour peut-être
Un amour printemps, un amour souci
Un qu’on ne met pas aux fenêtres
Un qui pouvait faire du mal à qui ?
Si j’avais su, si j’avais su
Que vous vous penchiez au bord de ce trou
D’un coup d’avion serais venue
Pour vous retenir là au bord de vous

*
Monsieur Pognon ne mourra pas
Mam’zelle Machin, la bague au doigt
Étalera son grand amour
Avec quelques diamants autour

*
Et le printemps déplie ses feuilles
La liberté nous berce encore
Nous qui sommes toujours dehors
Il se pourrait bien que l’on veuille
Nous couper les ailes aussi
Je vous dédie ces quelques fleurs
J’aurais pu être comme vous
Et tomber dans le même trou
Je vous comprends si bien, ma sœur
Vous restez un de mes soucis

*
On n’a pas arrêté la meule
Où d’autres se feront broyer
Et vous ne serez pas la seule
Ça ne peut pas vous consoler

*

MOURIR D’AIMER

Lise Angell (paroles et musique de Charles Aznavour, 1971) :

https://www.youtube.com/watch?v=qSXAdjbbC5M

*

Les parois de ma vie sont lisses
Je m’y accroche mais je glisse
Lentement vers ma destinée
Mourir d’aimer

Tandis que le monde me juge
Je ne vois pour moi qu’un refuge
Toute issue m’étant condamnée
Mourir d’aimer

Mourir d’aimer
De plein gré s’enfoncer dans la nuit
Payer l’amour au prix de sa vie
Pécher contre le corps mais non contre l’esprit

Laissons le monde à ses problèmes
Les gens haineux face à eux-mêmes
Avec leurs petites idées
Mourir d’aimer

Puisque notre amour ne peut vivre
Mieux vaut en refermer le livre
Et plutôt que de le brûler
Mourir d’aimer

Partir en redressant la tête
Sortir vainqueur d’une défaite
Renverser toutes les données
Mourir d’aimer

Mourir d’aimer
Comme on le peut de n’importe quoi
Abandonner tout derrière soi
Pour n’emporter que ce qui fut nous, qui fut toi

Tu es le printemps, moi l’automne
Ton cœur se prend, le mien se donne
Et ma route est déjà tracée
Mourir d’aimer
Mourir d’aimer
Mourir d’aimer

*

ÉLÉGIE À GABRIELLE

(Triangle, 1969)

https://www.youtube.com/watch?v=hUBG4A7EZ9s

*

Des lumières dorées au fond de ses yeux
Elle aimait son élève de dix-sept ans

*
Mais pour les jurés, l’amour est un jeu
Quand on est femme au-delà de trente ans

*
Dans la prison, elle n’espérait plus rien
Elle a choisi de mourir un matin

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