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NOTE PHILOLOGIQUE À PROPOS DE « FOURVIE » ; OU, CLIN D’ŒIL À MAÎTRE FRANÇOIS

2 juin 2015

Ceci est la reprise mot pour mot d’une note ancienne du site À l’Enseigne des Petits Bonheurs (site actuellement en sommeil, pour ne pas dire en friche ou en ruines, mais visible ici http://alenseignedespetitsbonheurs.com/cariboost1/), en  rapport avec la citation du poème d’Oliver Mathieu du précédent article.

Les lecteurs pourront s’étonner de trouver l’expression : « Longtemps après que je fourvie ». 

Non ! «fourvie» n’est pas une coquille pour «fourvoie», et pas non plus un «néologisme» créé par Olivier Mathieu, nais plus exactement un retour à l’ancien français, à une forme dialectale du roman. Dans tous les cas, une forme de respect de la tradition linguistique.

Voyons plutôt.

Les sens courants du mot «fourvoyer» et ses usages

En français actuel nous utilisons le verbe «fourvoyer» qui se conjugue comme «broyer». Ce verbe a été composé à partir de «fors» et de «voie» qui dérivent des mots latins «foris» (hors) et «via» (voie), littéralement : « aller hors de la voie». «Fourvoyer» signifie donc : « détourner du bon chemin, égarer» et au figuré : «mettre hors de la bonne voie, induire en erreur».

De nos jours le verbe «fourvoyer» ne s’emploie plus guère sous sa forme intransitive (sans complément d’objet) : «j’ai fourvoyé» (je me suis égaré, je me suis trompé, j’ai fait erreur, j’en ai bavé) ; «avoir un esprit fourvoyé » ; sauf dans des expressions où le verbe est employé à la forme passive (le sujet subit l’action) et où «fourvoyé» a le sens de «trompé» : « il a été fourvoyé » ; «fourvoyer» s’emploie donc essentiellement sous sa forme transitive (avec complément d’objet) : «j’ai fourvoyé Untel» (je l’ai trompé, je l’ai égaré) ; et plus couramment encore sous sa forme pronominale (se fourvoyer) : «je me suis fourvoyé, on nous a fourvoyés». «Se fourvoyer» signifie « s’égarer hors du chemin, s’égarer mentalement, sortir des sentiers battus, se tromper, faire erreur ». Déjà, au XVIIIème siècle, le dictionnaire Trévoux dit de «(se) fourvoyer » : «ce mot vieillit» ; on peut supposer qu’il vieillissait en premier lieu sous sa forme directe (intransitive).

Remarques sur le «fors» initial de «fourvoyer»

De nos jours les verbes en «fors», en «for» ou en «four» se font rares (comme « forfaiture ») ou sont d’un usage très particulier. Ils relèvent du jargon judiciaire ou notarial par exemple : «formariage, forligner, forlonger, forclore». Mais en ancien français, les familles de mots en «fors/for/four» étaient courantes, le préfixe «fors» et ses variantes dialectales «for» et «four» étant actifs, et non morts comme de nos jours. Exemple de verbes : «forparler» : dire du mal ; «forpasser» : passer les limites, outrepasser ; «forsmettre» : excepter, exclure ; «fortraire» : soustraire, suborner, débaucher ; «forchauchier», fouler aux pieds, écraser ; «forchargier», charger plus qu’il n’est permis ; «forchangier», chasser ; «forpaistre», aller paître hors de son lieu; «foruser», commettre un abus.

Remarques sur les variantes phoniques ou orthographiques anciennes de «fourvoyer» & en particulier sur la forme verbale en «-ier» et le verbe «fourvier»

Le «Dictionnaire historique de l’ancien langage françois» de De La Curne de Sainte-Palaye (1697-1781), donne le verbe «fourvoyer, s’égarer» (le «fourvoy» et le «fourvoyement» étant un détour, une erreur, un égarement) ainsi que le verbe «fourvier, mettre dehors». Le «Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle» de Frédéric Godefroy (1826-1897) réunit les formes «forvoier», «forvoyer», «forvier», «forveer» avec les sens de : «dissimuler, taire, (se) fourvoyer, se détourner, reculer». Il donne également «fourvier : to go out of the way» d’après du Guez (An introduction for to lerne to speek french trewly).&nbs p; Le Littré nous procure les formes berrichonne «forvier» et provençale «forviar, forsviar» et nous rappelle donc que «forvier/forviar» se retrouve aussi bien en domaine d’oïl qu’en Occitanie. Enfin, le dictionnaire Richelet (fin du XVIIème siècle) nous procure la variante graphique : «fourvoïer». Présence du «*forsviare» en d’autres langues latines En italien contemporain, le verbe «fuorviàre» (ou: «forviare») en tant que verbe transitif, signifie : «pousser à des comportements coupables, éloigner de la vie honnête» ; en tant que verbe intransitif, il signifie : «se tromper, emprunter une voie peu conseillable» ; et se conjugue avec l’auxiliaire «avere» (avoir) ; par exemple, au figuré dans l’expression : «frequentando cattive compagnie, ha cominciato a fuorviare» : «en ayant de mauvaises fréquentations, il a commencé à glisser sur la mauvaise pente » ; «à fourvoyer» aurait-on dit en ancien français, «à se fourvoyer» dirions-nous en français contemporain. Les langues espagnole et portugaise semblent ignorer ce «*forsviare». En espagnol «fourvoyer» se dit : « desencaminar » que l’on pourrait traduire littéralement par «désencheminer». La racine est la même en portugais. Et «se fourvoyer» se dit : « aberrar », du latin «aberrare», s’éloigner, s’écarter. L’ancien français comme le français contemporain ignorent le verbe «aberrer». L’adjectif «aberrant», formé directement à partir du latin «aberrare», n’est apparu en français écrit qu’en 1842.

Le roumain a plusieurs verbes pour dire «se fourvoyer», en premier lieu «a să rătăci» (a së rëtëtchi), «errer» se disant «a rătăci». Et le romanche semble également ignorer «*forsviare».

Nous avons dit que l’une des formes anciennes de «fourvoyer» était «fourvier». «Fourvier» est un verbe du premier groupe en «-ier ». Donc, si «fourvoyer» donne «fourvoie», «fourvier» donne «fourvie». «Il fourvie» voulant dire : «il sort de sa voie, il s’égare. Mais c’est là, la subtilité ; c’est là qu’intervient le verbe «devier»

Passage par le verbe «devier/dévier»

Tout d’abord, pour tout compliquer, en ancien français, il y a plusieurs verbes «devier». Ceux qui nous intéressent en premier lieu sont, d’une part « devier » signifiant « dévoyer », d’autre part «devier» verbe employé par Villon dans plusieurs de ses poèmes.

Premier verbe. Comme il y a «fourvoyer» et sa variante ancienne «fourvier», il y a «dévoyer» et sa variante ancienne «devier». «Dévoyer» est une forme populaire du français, provenant du latin « deviare, dévier, sortir de sa voie », de « via », voie. Ce qui en fait, du moins à l’origine, un synonyme de «fourvoyer/fourvier»

La forme «desvoier, égarer» (voir dictionnaire Greimas d’ancien français, Larousse) laisse entendre que le mot latin «deviare» était prononcé «disviare» dans une forme populaire du latin, ce qui est l’expression même d’un hypercorrectisme. L’hypercorrectisme consiste à créer ou restaurer une forme jugée plus régulière, à un mot. Par exemple «foler» pour «folayer» (de «fol»). Soit dit en passant, ces deux mots (foler, folayer) semblent absents des dictionnaires courants.

Le Greimas nous propose également la forme «devier, égarer». La première occurrence pour cette forme remonte à 1361. Mais le Petit Robert précise que ce verbe était d’un usage rare antérieurement à la fin du XVIIIème siècle ; ce qui en fait, de par sa forme même – plus proche du latin – et son usage rare, un mot d’origine savante.

Arrêt sur le verbe « devier » employé par Villon

Second verbe. Celui de Villon. Le «devier» de Villon n’est probablement pas ce «devier/dévier», mais une forme populaire ancienne d’un autre mot également orthographié «devier» en ancien-français. Si «dévier» est un mot composé à partir de «via» (voie), le « devier » de Villon est composé à partir de «vita» (vie), italien «vita», espagnol «vida», français d’origine savante «vitalité».

Le «devier» de Villon atteste donc qu’en ancien français il existait un verbe «vier», mot de la famille de «vie», forme populaire qui a disparu au profit de la forme savante «vivre», formée sur le modèle direct du latin originel « vivere ». Dans «devier», «vier» (vivre) est précédé de la préposition «de» qui exprime la privation. Cette préposition privative «de, dé, des, dés» (formes populaires du français) ou «dis» (forme savante) n’est autre que «dis-/de-», la préposition latine qui exprime l’éloignement, la séparation ou la privation.

Donc «devier» c’est «dé-vivre», «être privé de vie» ou «priver de vie quelqu’un» ; autrement dit : «mourir, tuer». En ancien français, le «deviement», le «deviage» ou la «deviance» sont d’autres mots pour dire : la mort, le trépas.

Chez Villon «devier» ne signifie donc pas «dévier», sortir de sa voie, mais «dévivre», sortir de sa vie. Cela dit, sortir de la voie, si la voie est la vie, c’est mourir. Dans un « Lay », Villon écrit : « S’il est mort, force est que devie », ce qu’on peut traduire par : « S’il est mort, force est qu’il sorte de la vie » ou « que je sorte de la vie », selon le sens général du texte. Dans une « Chanson », le même Villon nous dit : « Se si plaine est de desraison / Que vueille que du tout devie » ; traduction : « Si elle déraisonne tellement, / Au point de vouloir que je sorte de la vie ». Notons au passage qu’en ancien français, «se» a le sens de «si» («se», également, en italien moderne). Tandis que «si» (du latin «sic») a beaucoup de sens suivant le contexte, et dans les formes anciennes du français. Celui de «et», entre deux membres de phrases et aussi en début de phrase. Mais également celui de «ainsi», «aussi», «tellement», etc.. Ceci à l’image même du roumain moderne «şi» (prononcé : chi) qui a pour sens premier «et» mais peut également signifier : aussi, plus, mais, donc, et puis, et alors, en effet, justement, déjà, ainsi… Glissements de sens. Ce qui est intéressant, c’est que l’on peut établir un rapport sémantique entre les mots «fourvoyer/fourvier», «dévoyer/ dévier/devier» et «dévivre/devier». C’est en fourviant, en se fourvoyant, en sortant du droit chemin et en se dévoyant que l’on devient déviant et que l’on risque de «dévivre», autrement dit de mourir, ou de «défunter» comme on dit encore dans certaines campagnes hautes-bretonnes.

Note d’aujourd’hui 2 juin 2015. Notons que le « fourvie » de « longtemps après que je fourvie » n’est pas un subjonctif mais un indicatif (alors même que ça ne se voit pas et ne s’entend pas), il n’y a aucune incertitude avec la conjonction « après que » (ou s’il y en a une, elle est réglée par l’emploi du futur antérieur ou du conditionnel passé, nous disent les grammaires), même si la tendance contemporaine est de mettre des subjonctifs à tort et à travers après des « que » qui n’en réclament pas. Moi le premier il m’arrive de le faire. Curieuse tendance alors même que par ailleurs la conjugaison se simplifie (ou s’appauvrit, comme on voudra le dire). Du moins à l’oral. Curieuse tendance ou… forme d’hypercorrectisme ?

 

 

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