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D’UNE JUIVE ACCOMPLIE — OU L’AMOUR DE SOI — HISTOIRE MYSTIQUE À LA MANIÈRE DE LÉON BLOY

17 avril 2015

Mon arrière-grand-père était rabbin, mais mon père était très laïque. Je n’ai donc pas reçu d’éducation religieuse. C’est sur une page blanche de toute religiosité qu’est née ma foi. Le Christ est venu me chercher lorsque j’avais trois ans, sur une plage du Sud de la France, par l’intermédiaire d’une petite fille, Coralie, qui m’a dit : “Si tu ne crois pas en Jésus, tu seras emportée par les robots.” Elle m’a appris le “Notre Père” et le “Je Vous Salue Marie”, que je me suis mise à réciter en cachette de mes parents.

Très solitaire et craintive, capable tout de même de bravoure, j’étais une fillette qui n’hésitait pas à s’éloigner très loin du rivage sur son bateau pneumatique ! J’adorais les lieux déserts, abandonnés. Les gens défendus. Mes deux obsessions étaient d’être amoureuse et de trouver un médicament contre la mort.

Bernard-Henri et Philippe avaient vingt ans de plus que moi. Philippe ayant eu un grave accident, ma mère lui consacrait beaucoup de temps. C’était une femme peu tactile ; et moi, j’étais en manque d’affection. Mon père, auquel j’étais très attachée, me prenait sur ses genoux : “N’oublie pas que tu es une princesse. Tu fais partie d’une des familles juives les plus anciennes.” Moi, cela ne me disait rien. À l’école, on m’avait surnommée “Pont-Levis”.

Mes frères parlaient très souvent de la Shoah et cela m’agaçait. J’avais envie d’aller vers la lumière, vers la vie.

À l’adolescence, j’étais en pleine révolte. Réfractaire à l’école, je buvais, je traînais avec des voyous. J’étais aussi dans une hyper-séduction, sans jamais être satisfaite. Je me suis mise en danger. Pour me protéger de moi-même, mes parents m’ont mise en pension.

Je souhaite alors devenir infirmière mais je rate le concours. Je continue à faire les quatre cents coups, je crée des bijoux pour Lolita Lempicka, mais je ne suis à l’aise nulle part. Je sors beaucoup la nuit. Je vais d’homme en homme, d’appartement en appartement. Je cherche l’absolu, l’extrême. Je ne fréquente pas les bars branchés mais les bars de paumés, du côté de la Bastille. Il m’arrive de raccompagner une copine ivre morte et de la coucher dans son lit. Je me sens bien avec ces gens-là. C’était comme si je devais toucher le fond pour ensuite remonter vers la lumière.

Jusqu’au jour où je fais un songe incroyable…

Je suis recouverte d’un voile noir, encerclée par des hommes qui me lancent de l’un à l’autre. Je m’arrache à ce cercle, je cours, jusqu’à ce que j’arrive devant une cathédrale. Les portes s’ouvrent. J’entends les battements d’un cœur qui secouent toute la cathédrale. Et je vois le Christ en croix, immense. Les battements s’intensifient et j’entends : “Que ton cœur de pierre devienne un cœur de chair.” Les bras du Christ s’élancent vers moi et de ses mains transpercées sortent deux épées qui me rentrent dans le cœur. C’était la première fois que le Christ s’adressait à moi. J’étais à la fois terrorisée et envahie d’amour. Je n’ai jamais oublié ce rêve, dont, évidemment, à cette époque, je n’ai parlé à personne.

Un autre phénomène du même type se produit lors des obsèques de mon père.

Nous étions au funérarium, par un petit matin livide, lorsque le rabbin a récité le psaume 139 de l’Ancien Testament : “Seigneur […] Mon âme, tu la connaissais bien. Mes os n’étaient point cachés de toi […]. Mon embryon, tes yeux le voyaient.” Ces paroles ont déchiré tous les brouillards et, tout à coup, une joie inattendue et scandaleuse m’a envahie dans ce funérarium.

Puis, alors que ma mère se mourait d’un cancer à l’hôpital, je me suis dit qu’il fallait que je me fasse baptiser pour avoir, au jour de ma mort, le visage d’un prêtre qui se penche sur moi. Mais je dois réellement ma conversion à mon dernier amoureux, Indar. Je l’avais croisé dans un bar de nuit. C’était un homme magnifique, au visage d’icône. Pour la première fois, j’aimais un homme d’une manière folle et absolue. Comme moi, il était en quête spirituelle et avait soif d’absolu. Comme moi, il avait beaucoup voyagé. A travers lui, c’est le Christ qui m’appelait pour ouvrir mon cœur.

Indar m’a fait découvrir l’église Saint-Gervais-Saint-Protais… Une communauté monastique en plein cœur de Paris, dirigée par Pierre-Marie Delfieux, qui allait devenir mon père spirituel. Une sœur m’a demandé si j’étais baptisée. Je lui ai répondu : “Non, mais j’aimerais bien.” Et puis, un jour, Indar m’a quittée. J’étais anéantie. J’allais chaque matin à la messe de sept heures. Derrière les moines et les moniales, je souffrais un peu moins.

L’Église m’a transformée. Pendant des années, je me suis cachée derrière des masques, jouant tour à tour la femme fatale et la femme-enfant. Enfin j’étais vraie, sans avoir besoin de me maquiller ou de faire semblant. Comme beaucoup de femmes, je m’étais coulée dans des moules réducteurs de peur de ne pas être aimée. Je découvrais que j’allais pouvoir avancer à visage découvert.

Quand j’ai annoncé à Bernard-Henri que j’allais devenir catholique, il a cru que j’étais folle. Il m’a dit : “C’est une toquade. Je suis certain qu’elle te passera et que tu reviendras au judaïsme.” Je lui ai répondu : “Je suis revenue au judaïsme puisque je suis catholique.” Le chrétien est un juif accompli et fidèle. Mon frère est tout de même venu à mon baptême et à la veillée pascale.

Adolescente, je l’aimais mais je m’opposais souvent à lui. J’aurais préféré qu’il montre davantage sa fragilité, car je sais qu’il est hypersensible. Je le préfère dans l’intimité qu’à travers son personnage public. Il reste mon frère de cœur mais, maintenant, mes frères et sœurs de sang sont les gens de l’Église parce ce que nous partageons le sang du Christ.

J’ai été baptisée le sept avril 2012, et c’est le plus beau jour de ma vie. Je l’ai vécu à la fois comme un mariage et une renaissance car, ce jour-là, je suis entrée dans la famille de Dieu. J’ai trouvé une vraie famille dans l’Église. Je ne m’inquiète plus de rien. Moi qui, normalement, ai une peur bleue de l’avion, je me suis même offert un voyage en Terre Sainte, que j’ai vécu comme un voyage de noces.

Qu’est-ce qui a changé dans ma vie depuis ce baptême ? Je ne sors plus la nuit, j’ai arrêté de boire et j’ai jeté dans un grand sac-poubelle mes talons aiguilles, mes porte-jarretelles et mes robes moulantes en disant : “Jésus, je fais tout cela pour toi.”

Depuis, j’ai été témoin d’un événement qu’on pourrait qualifier de miraculeux. En 2013, mon frère Philippe est tombé d’une fenêtre du sixième étage. A l’hôpital, les médecins ne lui donnaient aucune chance. Bernard-Henri m’a surprise à ses côtés en train de lire l’Évangile selon saint Jean. Il m’a dit : “Mais tu deviens folle ! Ton frère est sur son lit de mort.” J’ai répondu : “Non, il est sur son lit de vie. Il vivra.” Bernard-Henri m’a alors lancé : “Alors, prie. Mais en silence.” Et Philippe a été sauvé.

Après la mort de Pierre-Marie, mon père spirituel, et l’accident de Philippe, je suis allée à la basilique Notre-Dame-des-Victoires, à Paris, comme dans un refuge marial. Marie m’a conduite vers le Saint Sacrement au fond de l’église. C’est là que j’ai commencé à écrire sur des cahiers. J’ai vu se dérouler toute ma vie. J’ai fait ce livre “Montre-Moi ton Visage — le récit absolu d’une conversion”, pour me souvenir de tous ces moments où Jésus est venu à moi.

Pourrais-je encore aimer un homme ? Non, puisque je suis mariée au Seigneur. Si je devais partager la vie d’un homme, ce serait une relation amicale et fraternelle. J’ai aimé les hommes. J’ai été coquette et séductrice mais, aujourd’hui, même mon corps Lui appartient. Je vis une relation d’amour fou avec Lui. Le Christ se moque bien qu’on soit trop grosse ou trop maigre. Avec Jésus, on ne vieillit jamais. On avance.

Pourrais-je envisager une vie totalement contemplative, comme celle menée au Carmel, par exemple ? J’y pense souvent. Je suivrai la volonté de Dieu. Jeanne d’Arc disait: “Dieu trace ma route.” J’en ai fait ma devise.

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Ce texte a été fait à partir de l’ensemble d’un entretien publié par Paris-Match, fin mars 2015, où Véronique Lévy répondait à Caroline Rochmann. Je n’en ai rien soustrait mais, pour que tout se tienne, j’ai intégré au texte quelques questions de C. Rochmann en autant d’affirmations, et ai ajouté quelques rares mots, genre conjonctions. Le titre synthèse est de moi.

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P.S. à l’article d’hier : finalement, plutôt que « D’une juive accomplie… », je préfère titrer : « D’une juive achevée… »

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