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ÉPHÉMÉRIDE AUX ÉPHÉMÈRES* – autres pages pré-publiées arrachées à la mémoire

8 avril 2015

(ceci est un premier jet)

D’aussi loin que je remonte en ma mémoire, j’ai toujours été frappé, pour ne pas dire sidéré, par la prégnance de l’éphémère des choses, des êtres, des saisons. Du temps qu’il fait. Avoir vécu toute mon enfance, toute ma jeunesse en une cité baignée par la mer aux flux et reflux incessants et éternels, aux rythmes des marées et des vents côtiers (ah, ce morson** incessant de la mer !), et tout autant en une ville détruite (à 85 % selon certains, 95 % selon d’autres) par l’aviation des barbares anglais (qui descendaient bas, m’a-t-on dit) et plus encore états-uniens (les plus lâches, comme toujours, qui restaient le plus haut possible et arrosaient bien large), ville qui était en reconstruction (mais aussi en "pacifiques" destructions d’après-guerre), m’a marqué pour la vie entière.

J’en ai acquis un esprit foncièrement nostalgique et au goût d’immuable. D’immuable ambivalent. La mer n’est jamais la même, comme les nuages des bords de mer toujours changeants, mais elle est toujours là, fidèle au rendez-vous, comme le ciel, la Lune, les étoiles… le Soleil même s’il est masqué de mauvais temps.

Et j’en ai gagné une haine pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à la barbarie, la guerre, la destruction et l’Empire dudit Progrès et de ladite Démocratie. Ainsi qu’à l’encontre de certaines prétendues avancées technologiques.

*

Je ne pourrai jamais vous montrer ma première petite école en bois toute basse***, et lavabos en zinc sous un préau ouvert à tous temps ; là où j’ai failli apprendre à lire car c’était déjà fait, ma mère m’avait appris la lecture dans le journal avant que je n’entre à l’école en dernière année de maternelle à cinq et demi. Et appris à compter un peu également. Époque de prime école où j’ai connu sans doute mes plus grands rires innocents, à en avoir mal au ventre (comme on dit), lorsque parfois les maîtresses nous récompensaient (ou se récompensaient) par la visite d’un montreur de marionnettes.

Je ne pourrai jamais vous désigner les vignes le long desquelles je me rendais en courant à l’école, ni le "château" ou si l’on préfère "la maison noire", grosse maison bourgeoise derrière l’école, ou encore la vieille maison étroite et en hauteur toute proche où habitait la fille du "grand maçon maigre à casquette toujours de guingois" qui était dans ma classe, ni le blockhaus en bout de boulevard où habitait une autre fillette qui était également en classe avec moi.

Je ne pourrai vous montrer tout ce petit quartier populaire de maisons en bois d’après-guerre coincée entre un boulevard et la mer donnant sur une rangée de pêcheries à l’embouchure de la Loire. Pas plus ne pourrai-je vous mener au marché hebdomadaire sous les vieux arbres, vieux tilleuls face à l’école. Où ma grand-mère maternelle vendait les fruits et légumes de la ferme distante de quelques centaines de mètres. Je me souviens, mais je ne me vois plus vraiment les ramassant, que l’on jouait en saison "à faire des hélicoptères" des graines à volant excentré de ces arbres, au sortir de l’école.

De tout cela, il ne reste rien, ou si peu. Certains vieux arbres encore, mais pour combien de temps ? Plus d’école, rasée vers la fin des années soixante, plus de quartier d’habitat provisoire (de bungalows, comme on disait) mais d’habitat si vivant et peut-être pas si malheureux au fond ; plus de maison noire, plus de maison toute en hauteur, plus d’autres maisons encore, plus de ceci, plus de cela. Des immeubles modernes et hideux ont brisé le charme pavillonnaire du passé, le mystère des vieilles pierres et des recoins sombres. Le marché a déménagé une place plus haut, mais a toujours lieu le jeudi comme autrefois, le jeudi : le “jour des enfants” de mon temps. Une rue remonte, ou plutôt redescend en sens unique, là où s’étalaient des jardins, un grand rond-point a remplacé la place floue en graviers au bout extrême de l’école ; un peu plus loin la vieille aubette d’autocars demeure encore, miraculée, comme le vieux mur le long duquel je suis passé des centaines de fois pour me rendre "en ville" ou en revenir, adolescent.

L’aubette du temps où les deux compagnies de transports en commun, aux passages peu fréquents, se faisaient la guerre et la course pour arriver en premier à l’arrêt. Drouin et "Citron" (Citroën). Nous, dans ma famille, on ne prenait jamais les "Citron". Sauf très rares fois. Pour quelle raison ? Je l’ignore. Les tarifs étaient pourtant probablement les mêmes. Il en allait ainsi pour d’autres choses (mais j’en reparlerai). Les Citroën ont depuis longtemps disparu, les Drouin ont muté et ont été intégrés à une ligne de transports en commun publics, départementaux.

La petite maison basse presque en face ce qui fut autrefois la sortie principale de l’école montre encore, au fronton, un Steredenn Vor qui longtemps m’intrigua ; jusqu’au jour où j’ai eu possédé un dictionnaire breton. Steredenn vor, "étoiles de mer" en breton. De "stered", étoile et de "mor", mer. On parle breton, néo-breton aujourd’hui dans une école Diwan (Germe) de la cité. Ce qui fait du bien au cœur. Au mien, du moins.

Le breton autrefois, comme la mer, vint lécher la contrée. Nous sommes ici en extrême limite de noms de lieux bretons en "ker". Pas bien loin un Kerfaouët, fait auparavant de vieilles maisons qui était devenu un grand champ en friche, abrite de nos jours des HLM. Un peu plus loin, un Kerledé, ou Kerlédé, ancien Kerlédec sur la carte Cassini, mot que j’ai toujours prononcé : carleudé. En ville, il existe ainsi un Cardurand. Les toponymes en "car" nous rappellent que le "ker" breton (qui est l’équivalent du mot français "ville" dans le sens de : petit village, hameau) se prononçait autrefois "kaèr", mot généralement accentué sur le "è" d’où "ker", mais quelquefois sur le "a" d’où "kar"… ****

Que sont devenues ces consœurs en sarrau ? Je suis du temps des sarraus et des blouses scolaires. Pas de chichi ; d’ailleurs, en bonne part, mon école laïque était une école de pauvres. À la place du blockhaus, à la pointe face à la mer, trône en ce moment même, appelons ça une sculpture, une sorte de mobile fait par un "artiste" anglais. Pour cette famille B. qui logea dans ce blockhaus (non seulement la sœur mais le frère aussi étaient dans ma classe, je crois les voir tous deux au regard d’une vieille photo), ce n’était pas, à vraiment dire, la pauvreté mais bien plutôt la misère. Comme d’autres encore. Cette fillette aux cheveux frisés et noirs, très brune de peau, mais pourtant autochtone, c’était notre exotisme (restreint) d’alors.

J’ai joué "au foute" plus tard sur mon souvenir, avec quelques copains, sur le terre-plein en herbe d’après rasage d’école, qui possédait encore en ce temps-là des arbres des anciennes cours (cour des petits et cour des grands, l’école était mixte), dont un tout en biais servait de poteau de but. Mais les derniers arbres des cours ont été eux aussi sciés, déracinés. Il ne reste plus qu’une vaste pelouse et de vieux arbres de deux rues en coin.

J’ai revu de rares fois la fille à lunettes du maçon G., du temps où certains copains "faisaient du vélo" dans le club tout proche et où cette dernière s’occupait du bureau de l’association pédaleuse et distribuait des bisous et bouquets parfumés aux vainqueurs des courses locales. Disparues, ces courses, depuis si longtemps déjà… Il y a une éternité au moins, je veux dire dans les années trente du siècle dernier, j’étais dans les choux à cette époque, c’est mon père qui courait à vélo en ces lieux. Ah, ces petites fêtes de quartiers, de villages péri-urbains, et ces guinguettes où sont-elles ?

Je reviendrai sur ces lieux par écrit une autre fois.

*

Je ne pourrai jamais vous montrer la petite église, ou plutôt la chapelle en bois où, en bon enfant, bien élevé, j’ai été confirmé (où j’ai reçu la Confirmation catholique) par l’évêque du diocèse de Nantes, je me souviens de son nom, on disait : Monseigneur Villepelet (on prononçait "pelé" en pensant sans doute : ville pelée). C’est Internet qui me dit que Jean, Joseph Villepelet (1892-1982) a pris sa retraite, a donné sa démission en 1966, soit l’année qui a suivi le cataclysme Vatican II qui a scellé plus ou moins la fin du catholicisme réellement visible, présent, actif en France.

Je l’ai donc croisé, je le vois encore assis devant moi. On passait à la chaîne. Je trébuchai avant de me mettre à genoux devant lui*****, il m’oignit le front d’un Saint-Chrême conséquent et d’un signe de croix subséquent avec un coton qu’il jeta dans je ne sais quoi, puis me donna une sorte de caresse sur la joue. Pas Carême, ni petit-crème ou crémation, mais Chrême. Du grec krisma, onguent, parfum, onction. "J’ai reçu une claque de l’évêque" ou "Villepelet m’a fichu une claque", disait-on après, entre nous, ces "nous" dont j’ai pratiquement oublié tous les visages, les voix, les mots, les yeux, et encore plus les noms, n’ayant aucune mémoire patronymique. « Sois marqué de l’Esprit-Saint, le don de Dieu !» me dit l’évêque, c’est sans doute de ce jour que me vint ce goût pour l’écriture.

J’ai fréquenté cette chapelle de bois****** où j’ai été baptisé. J’y ai traîné le dimanche matin à la messe de dix heure trente, j’y arrivais ou nous y arrivions à deux ou trois, et parfois en retard, on allait toujours en haut (hauteur toute relative) du côté du chœur, de l’autel et du tabernacle ; la porte à loquet faisait un bruit de tous les diables (sic) ce qui faisait se retourner toute l’assistance à proximité et l’on se faufilait dans les places demeurées vacantes. L’église était pleine comme un œuf, mais je crois avoir déjà évoqué ce sujet qui nous intéressait surtout pour la communion en musique d’harmonium ou cantique, non pas parce qu’on communiait mais parce que ce moment des rites annonçait la fin prochaine de l’office, un chant final et l’ultime "ite missa est !" suivi d’un “Deo gratias” tant attendu. Toujours préféré aux prêches dont je n’ai plus aucun souvenir et pire encore au quasi immuable cantique initial : "Je m’avancerai jusqu’à l’autel de Dieu, la joie de ma jeunesse" lorsque le prêtre portant calice, s’avançait vers l’autel du fond de l’église par l’année centrale, ceint de deux enfants de chœur.

Tiens ! finalement l’autel de Dieu a été la joie de ma jeunesse. Ou plus exactement, le temps de l’autel de Dieu a été celui de ma jeunesse et de sa joie (toute relative).

J’ai fréquenté à proximité, le "caté", le catéchisme donné dans des salles de l’école privée voisine. Toute cette histoire exotique me paraissait totalement absurde pour nos contrées. Que m’aurait-on parlé de dieux gaulois ou de dieux romains, voire d’un Jésus grec ou latin. Mais ce dieu proche-oriental et cette crucifixion barbare, je n’ai jamais accroché. Je n’aime pas ces histoires non d’amour mais de souffrance gratuite. On ne peut évoquer un dieu d’Amour à l’ombre d’un instrument de supplice. À moins d’être masochiste. Ou à moins que ce dernier (le crucifix) ne soit quelque déformation d’un symbole phallique antique. La croix copte n’est-elle pas une déformation de l’ankh égyptien antique ? Je n’aimais déjà pas toute cette histoire christique, Jésus n’ayant été qu’un des nombreux suppliciés de l’Antiquité qui pour moi n’avait pas plus souffert que tant d’autres quidams, ou que Spartacus, ou que tous les bombardés de la récente guerre que je n’ai jamais connue, heureusement.

Je me suis pourtant plusieurs fois surpris à relire l’un ou l’autre des Évangiles en espérant que la fin de l’histoire eut changé entre temps. Je fis de même avec de nombreux romans de jeunesse. Non ! pour moi l’histoire (les histoires, contes et légendes) de Jésus était un mauvais roman, rien de plus. Une histoire surfaite ne valant pas celles de mes livres que je lisais. Je lisais énormément alors. Mais peu de livres dit sérieux ou adultes, mais des livres "pour jeunes".

De cette école dans la cour de laquelle je n’entrais que le jeudi matin, et où il m’arriva, j’en ai encore le net souvenir, d’y décrocher des "gommes à chouiner", de les laver vaguement sous l’eau, puis de les mâcher à mon tour (mes dents en grincent désagréablement en ce moment, car il m’arrivait fréquemment de tomber sur un petit caillou), de cette école je ne me souviens que de deux personnes de mon âge environ, frère et sœur que je connaissais très vaguement par nos parents interposés. Je viens de passer un temps certain à me remémorer leur patronyme, tournant à tort ou à raison autour de certains sons, de certains mots. Alors même que j’abandonnais, en remerciement sans doute, mon cerveau m’a soufflé leur nom de famille : C. "Mais bien sûr ai-je pensé, comment ai-je pu l’oublier "; c’est ce que je dis à chaque fois dans ce cas.

Que reste-t-il de cette église en bois aujourd’hui ? Une cour d’immeuble. Mais pas très loin se dresse l’église moderne. Demeure cependant le presbytère qui me semble avoir été agrandi, modernisé. Et un vieux et vaste local qui pouvait servir de lieu de réunion et où je me souviens avoir été lors des trois jours de récollection précédant cette fameuse communion solennelle. Par contre de ma petite communion, qui se fait ou se faisait normalement vers sept ans, je n’ai plus aucun souvenir ; l’ai-je faite ?

*

Pour clore ce chapitre j’évoquerai, une autre fois, deux autres endroits fort différents, des locaux universitaires.

*

Notes :

* "Éphéméride" du grec ancien ephêmerís, journal, par le latin ephemerida ; et “éphémère” du grec ancien éphêmeros, qui ne dure qu’un jour.

** Morson (mot breton) : le "chant de la mer", le clapot des vagues sur le rivage, le bruit sans fin du "sac" (si l’on peut dire) et du ressac des vagues. Selon le Littré "ressac" "est sans doute le substantif de l’ancien verbe ‘resacher’, retirer, de ‘re’, et ‘sacher’, tirer." Selon le Trésor de la Langue Française, ressac est un "emprunt à l’espagnol resaca, ressac, d’abord saca y resaca, mouvement de flux et de reflux de la mer […] de sacar, tirer, et resacar, tirer de nouveau, parce que le flux et le reflux enlèvent, repoussent de nouveau les objets qui se trouvent sur le rivage" qui ajoute que "sacar est probablement dérivé de saco, sac (cf. saccade)".

*** Vendue par les salauds amerloques bombardeurs, comme tous les innombrables bungalows de la ville à cette époque.

**** "Ker" (ancien "kaer") qu’il faudrait mieux écrire "kêr" en breton (pour le différencier de "ker", cher) qui autrefois a pu avoir le sens de : cité et d’habitat fortifié, a généralement le sens de : ville, village, hameau, mais aussi celui de : villa, maison (sens qui est très développé de nos jours par les bretons tant non-bretonnants que bretonnants) ; il a aussi quelquefois le sens de : chez soi, à domicile, intérieur (voir "heim" en allemand, "home" en anglais). Cf. l’expression bretonne : da ger, à la maison.

***** Des années plus tard il m’arriva, pour faire comme tout le monde (faire une génuflexion, que j’étais bête et conformiste et alors même que je ne croyais plus en rien), de trébucher de la même manière en quelque sanctuaire à plaques votives de Lourdes. Mais je n’ai entendu aucun cri de Jésus, car il est bien connu que Jésus crie quand on est fautif. Que de gens satisfaits de Dieu en ces lieux, tant mieux pour eux, quand on n’est pas malade ou que la Nature fait son œuvre bonne, on peut toujours remercier la Création.

****** J’ai écrit dans un premier temps : "cette chapelle de bois post bellum et pas bien belle…" mais je viens de voir qu’elle daterait de 1937 et qu’elle ne devrait donc rien à la guerre. Elle a pris la suite d’un petit édifice en pierre abattu en 1905 en pleine Séparation des Églises et de l’État et dont deux restes se retrouvent l’un dans le Jardin des Plantes, il s’agit de son porche d’entrée ogivé (j’ai cru, jusques à peu, qu’il s’agissait d’un reste de monastère), et l’autre à l’extérieur de l’église principale de la ville, il s’agit d’une statue de la Vierge à l’Enfant qui surplombait la chapelle. J’ai lu également que la nouvelle église de style moderne en coquille (comme la vaste salle polyvalente de la ville, dite "la Soucoupe", construite un peu plus tard, est également en forme de coquille, normal dirons-nous pour une cité maritime) a été inaugurée le 24 décembre 1964. J’avais alors treize ans. Je n’ai jamais été à la messe en cette nouvelle église, mais uniquement à quelques cérémonies religieuses. J’en conclus donc que j’ai arrêté de fréquenter la messe (fréquentation à la demande de mes parents qui eux s’en dispensaient) au plus tard l’année de mes treize ans. Ce qui correspondrait bien au fait que j’ai subi une année de catéchisme dit "de persévérance" après ma communion solennelle qui a lieu habituellement à l’âge de douze ans. Cette église/chapelle en bois, me semble-t-il a été détruite un peu plus tard. L’architecte de l’église nouvelle fut le même qui fit les plans de la reconstruction du centre et de la nouvelle gare à tous vents de la ville, pour notre malheur, puisqu’il fut partisan de la table rase et n’a fait qu’accentuer les destructions et réduire les restaurations.

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