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MENDIANT : DES VERTUS DU TRAVAIL FORCÉ.

4 avril 2015

Extraits éclairants d’un article dévoilant les préjugés de classe desdites Lumières :

Ou comment s’attaquer aux conséquences sans s’attaquer aux causes, tout en entretenant la société telle qu’elle est.

Entre crochets [ ], quelques remarques de mon cru.

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MENDIANT, s. m. (Econom. politiq.) gueux ou vagabond de profession, qui demande l’aumône par oisiveté & par fainéantise, au lieu de gagner sa vie par le travail.

Les législateurs des nations ont toujours eu soin de publier des lois pour prévenir l’indigence, & pour exercer les devoirs de l’humanité envers ceux qui se trouveroient malheureusement affligés par des embrasemens, par des inondations, par la stérilité, ou par des ravages de la guerre [les exemples manquent, je crois qu’il n’y en a pas beaucoup] ; mais convaincus que l’oisiveté [laquelle et de qui ? l’oisiveté d’une certaine noblesse ou d’une certaine bourgeoisie nées riches ou disposant de rentes de situation ou du fruit de l’exploitation des pauvres ?] conduit à la misere plus fréquemment & plus inévitablement que toute autre chose, ils l’assujettirent à des peines rigoureuses.

[Suivent une série d’exemples réels ou supposés pris des sociétés antiques, parmi ceux-ci :]

Le même esprit regnoit chez les Grecs. Lycurgue ne souffroit point de sujets inutiles [inutiles à qui ou à quoi ?] ; il régla les obligations de chaque particulier conformément à ses forces & à son industrie. Il n’y aura point dans notre état de mendiant ni de vagabond, dit Platon [un aristocrate qui bien évidemment ne travaillait pas de ses mains, mais philosophait]; & si quelqu’un prend ce métier, les gouverneurs des provinces le feront sortir du pays. [y compris sous ladite démocratie athénienne qui était réservée à une aristocratie et qui entretenait des esclaves].

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En effet, il ne faut pas que dans une société policée [à Paris, là ou l’on écrit l’Encyclopédie, mais pas là où sévissent les guerres récurrentes, les récoltes mauvaises, les méfaits de la nature, les épidémies mortifères multiples], des hommes pauvres, sans industrie, sans travail, se trouvent vêtus & nourris [pauvre par essence ? par goût ? on croirait lire un texte janséniste justifiant la prédestination]; les autres [sic, qui sont ces autres ? il se pourrait bien que ce soit toute la masse du peuple non privilégiée, de la masse pauvre du peuple] s’imagineroient bientôt qu’il est heureux de ne rien faire, & resteroient dans l’oisiveté. [Bonne estime de la masse des pauvres-tout-en-travaillant. Est-ce que le travail donne la richesse ? est-ce que le travail donne le bonheur ? Et inversement est-ce que la richesse nécessite le travail ? est-ce que le bonheur peut sortir en soi du travail ? ou de quel travail ? Le bonheur existe-il ? Et de quel bonheur s’agit-t-il ? De celui des pauvres ou de celui des riches ? Est-ce que l’oisiveté est heureuse ? Quelle oisiveté peut être heureuse ?]

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Ce n’est donc pas par dureté de coeur que les anciens punissoient ce vice [sic], c’étoit par un principe d’équité naturelle [cf. à nouveau les idées de grâce d’un certain catholicisme, et de prédestination protestanto-janséniste ; principe non pas d’équité, mais d’iniquité ; et non pas naturelle, mais sociale ; on naît riche ou pauvre, ou on le devient pour tout un tas raisons] ; ils portoient la plus grande humanité envers leurs véritables [sic] pauvres qui tomboient dans l’indigence ou par la vieillesse, ou par des infirmités, ou par des évenemens malheureux. Chaque famille veilloit avec attention sur ceux de leurs parens ou de leurs alliés qui étoient dans le besoin [Quelle perception idyllique et en partie fausse de l’Antiquité ! Et les autres, les vrais exclus ?], & ils ne négligeoient rien pour les empêcher de s’abandonner à la mendicité qui leur paroissoit pire que la mort : malim mori quàm mendicare, dit l’un d’eux.

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Ce principe étoit si bien gravé dans l’esprit des Romains, que leurs lois portoient qu’il valoit mieux laisser périr de faim les vagabonds, que de les entretenir dans leur fainéantise. Potiùs expedit, dit la loi, inertes fame perire, quàm in ignaviâ fovere.

[Tout cela ne coûte rien quand on vit au sein d’un clan, d’une tribu, d’une famille non indigente, que l’on n’est pas un exclu ou un assujetti, c’est-à-dire un vrai pauvre].

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Constantin fit un grand tort à l’état, en publiant des édits pour l’entretien de tous les chrétiens qui avoient été condamnés à l’esclavage, aux mines, ou dans les prisons, & en leur faisant bâtir des hôpitaux spacieux, où tout le monde fût reçu. Plusieurs d’entr’eux aimerent mieux courir le pays sous différens prétextes, & offrant aux yeux les stigmates de leurs chaînes, ils trouverent le moyen de se faire une profession lucrative de la mendicité, qui auparavant étoit punie par les lois. Enfin les fainéans & les libertins embrasserent cette profession avec tant de licence, que les empereurs des siecles suivans furent contraints d’autoriser par leurs lois les particuliers à arrêter tous les mendians valides, pour se les approprier en qualité d’esclaves ou de serfs perpétuels.

[Tout le Moyen-âge fut une grande époque où, mis à part les bourgeois (les habitants des bourgs, artisans, commerçants…), la masse humaine s’épanouissait dans le travail forcé, la servitude (et la misère dans le travail forcé!) ; et du temps des Encyclopédistes, tout n’était pas encore achevé dans le domaine des privilèges de la noblesse (noblesse riche du moins, terrienne, de robe ou d’épée) ; alors que la bourgeoisie avait déjà pris sa place en bien des domaines ce qui amena sa révolution en France comme on sait ; domaine essentiel de la finance en premier lieu. Mais bien évidemment, pas un mot de tout cela dans l’article.]

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Des édits semblables contre les mendians & les vagabonds, ont été cent fois renouvellés en France, & aussi inutilement qu’ils le seront toujours, tant qu’on n’y remédiera pas d’une autre maniere, & tant que les maisons de travail ne seront pas établies dans chaque province, pour arrêter efficacement les progrès du mal. [sic] Tel est l’effet de l’habitude d’une grande misere [l’habitude heureuse ? l’habitude masochiste ?], que l’état de mendiant & de vagabond attache les hommes qui ont eu la lâcheté [sic] de l’embrasser ; c’est par cette raison que ce métier, école du vol, se multiplie & se perpétue de pere en fils. [bien évidemment !] Le châtiment devient d’autant plus nécessaire à leur égard, que leur exemple est contagieux. [haute estime pour les autres pauvres, les pauvres travailleurs] La loi les punit par cela seul qu’ils sont vagabonds & sans aveu ; pourquoi attendre qu’ils soient encore voleurs, & se mettre dans la nécessité de les faire périr par les supplices ? Pourquoi n’en pas faire de bonne-heure des travailleurs utiles au public ? [Sic. Le public ? Qui est-ce en fait ?] Faut-il attendre que les hommes soient criminels, pour connoître de leurs actions ? [sic] Combien de forfaits épargnés à la société, si les premiers déréglemens eussent été imprimés par la crainte d’être renfermés pour travailler, comme cela se pratique dans les pays voisins !

Je sai que la peine des galeres est établie dans ce royaume contre les mendians & les vagabonds ; mais cette loi n’est point exécutée [tout fout le camp !], & n’a point les avantages qu’on trouveroit à joindre des maisons de travail à chaque hôpital, comme l’a démontré l’auteur des considérations sur les finances. [le dernier mot est le mot essentiel, c’est celui qui est au centre de ce qui, de nos jours même(s), se nomme "esclavage salarié"].

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Depuis l’âge de dix ans les personnes de tout sexe peuvent les gagner ; & si l’on a l’attention de leur laisser bien exactement le sixieme de leur travail, lorsqu’il excédera les cinq sols, on en verra monter le produit beaucoup plus haut. Quant aux vagabonds de profession, on a des travaux utiles dans les colonies, où l’on peut employer leurs bras à bon marché. [en compagnie des autres esclaves].

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Cet article est signé : (D. J.), c’est-à-dire du Chevalier de Jaucourt, que j’ai trouvé plus inspiré et d’esprit moins étroit en nombre d’autres articles. De Jaucourt (14.087 articles ! dont certains forts longs, de petits mémoires), sans qui l’Encyclopédie n’aurait jamais été achevée. Tâcheron-en-chef de l’Encyclopédie. Au moins aussi important que Diderot (4.839 articles) et que D’Alembert (1.341 articles).

Infiniment plus que Voltaire (38 articles dont : "élégance", "félicité, "fierté, "fornication", "galant") ; riche et assuré haineux et sarcastique de loin, mais pas téméraire, il a fui l’Encyclopédie quand elle a commencé à avoir des problèmes de censure. Rousseau quant à lui (vagabond intellectuel qui vivait mal d’être hébergé ou aidé financièrement, mais qui ne rechignait pas à faire de la copie de partitions musicales pour avoir quelques sous), n’y donna que des articles concernant la musique (365). Mais le fit de "accolade" à "za" (terme qui fut proposé un temps pour dire "si bémol"), bien qu’à partir de l’article "Geneve" de D’Alembert (écrit sans rien demander à Rousseau, mais en demandant à Voltaire) il ait (concessive) ou il a (certitude) pris ses distances philosophico-religieuses avec les Encyclopédistes. Voir, en critique de D’Alembert, sa célèbre et paradoxale "Lettre sur les Spectacles" où il se montre plus que réservé sur les vertus du théâtre. Rousseau la contradiction incarnée, lui qui fut pourtant l’auteur du "Devin de Village" (opéra en un acte, paroles et musique) et de "Narcisse ou l’Amant de lui-même" (une comédie). Ironie des temps, c’est D’Alembert qui fut chargé par Malesherbes, le chef de la censure d’alors, de lire son ouvrage avant sa diffusion.

De Jaucourt était travailleur, pas fainéant, mais travailleur intellectuel, et pour son propre plaisir, ou sa propre gloire. Et surtout, il était né riche : une bonne partie de sa fortune passa dans l’entretien d’une cohorte de secrétaires employés à réunir des informations en vue de la rédaction d’articles encyclopédiques.

Ceci explique cela.

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