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UNE PAGE ARRACHÉE À LA MÉMOIRE

24 mars 2015

Ma mère est née un mercredi, le 24 mars 1915, soit : il y a un siècle jour pour jour.

Libérée (est-ce le bon mot ?) à la Sainte Catherine de Suède, la sainte patronne des femmes enceintes. Vers le temps d’équinoxe et de grandes marées. Le jour même qui marquait anciennement la clôture de l’année.

Conçue probablement au retour des feux de la Saint Jean, feux fort païens et solsticiaux de Jean le Baptiste, soit quatre jours avant l’assassinat de François-Ferdinand l’archiduc d’Autriche à Sarajevo, elle est donc née pendant la barbarie de la guerre des tranchées et elle a subi plus tard, mais jeune encore et comme tant d’autres, la barbarie des bombardements anglo-américains sur une ville qui finit en charpie.

Joli siècle de "progrès" et de "démocratie" ! Et l’on nous demande à nous, nés après guerre, d’admirer l’Empire !

Elle avait reporté toutes ses envies, tous ses espoirs et tous ses rêves sur ses enfants qui bien évidemment, en très grande partie et comme il se doit généralement, l’ont déçue.

Mariée très jeune par souci d’indépendance, mais aussi par erreur, par conception fausse de l’indépendance, elle garda toute sa vie une seule nostalgie, une nostalgie essentielle : celle de son enfance, de sa prime jeunesse, bonheur suprême, monde de liberté. Les champs, la plage, la petite ville toute proche et surtout la vie fourmillante d’une maisonnée de fermiers composée de deux frères mariés à deux demi-sœurs et de tous les enfants, plus un oncle célibataire, plus un commis de ferme et régulièrement de chemineaux de passage hébergés par charité, dans l’esprit rural et solidaire du passé.

Une sorte de bohème, mais de bohème très laborieuse où tous les travaux des champs étaient faits à la main ou à la charrue à l’aide d’animaux : bœufs, chevaux, vaches même parfois pour suppléer aux bœufs. Vie de noble pauvreté. Sans "Sécurité sociale" et très peu argentée. Mais table toujours ouverte. Et, de nuit comme de jour, porte jamais clavée.

Le commis se nommait Julien Lecadre (ou Le Cadre, je ne connais son nom qu’oralement) et lorsqu’il avait bu plus que de raison, ce qui je crois était souvent, en fin de journée il insultait mes grands-parents. Mon grand-père (par ailleurs analphabète et "au cul de la charrue" dès l’âge de sept ans, mais je cois que je me répète, j’ai déjà parlé de ça une ou des fois précédentes), la crème des hommes, lui disait quelque chose comme : "Fi’ d’ garce, qui qu’ tu prêches ? Vas-tu t’ coucher… laisse-nous dormir !" Finalement, sans plus broncher, il partait cuver dans la grange, sous le foin, après avoir accumulé un peu de chaleur à, pour ne pas dire dans, l’unique cheminée de la ferme. Et le lendemain, tout était oublié, jusqu’à la fois suivante.

Ce monde aujourd’hui est mort. Je veux dire les gens de ce temps-là, mais aussi leur forme de vie et de société. Bien mort, ou plutôt mal mort par bien des côtés.

Ma mère resta toute sa vie une sorte de petite fille qui avait perdu ses poupées, petites poupées de chiffon. La politique lui était totalement hermétique, et les seules relations qui existaient pour elle étaient celles de sa famille ou directes d’individu à individu. Rien d’abstrait ou de global. Elle avait aussi un certain refus des complications. Elle aimait à dire : "je suis une sauvage ; si je pouvais me cacher dans un trou de souris". Et pourtant, elle pouvait avoir l’aplomb de qui a une certaine ignorance des normes établies. Tout en maniant les contradictions. Elle ne croyait pas du tout aux bondieuseries, non par philosophie mais tout simplement parce qu’elle avait vu ce qui restait des morts lorsqu’on ouvrait une tombe. Pourtant elle voulut "passer à l’église", l’église de son mariage. Car : que diraient les gens ?! Où comme le chantait Gaston Couté au début du siècle dernier : Pasque… Eh ! ben, et l’ mond’, quoué qu’i dirait, Seigneur !

Enfin, elle fut marquée à vie par le temps de la guerre qui alimenta une bonne partie de mon imaginaire enfantin et plus encore, mes mauvais rêves pour ne pas dire cauchemars jusqu’à ce jour, si bien que je crois encore avoir vécu ce triste temps, alors même que je n’étais pas né. Ab ovo. Ma naissance, tardive (ma mère avait alors 36 ans, ce qui était plus rare à l’époque que de nos jours) fut également un choc pour elle. Mais ça sera un autre épisode.

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