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Pour le droit de se marier, et pour celui de tous les morts à avoir une tombe sans discrimination post mortem. Par Olivier Mathieu.

24 mars 2015

C’est vraiment de plus en plus curieux, la France… Selon la presse, la justice a suspendu lundi 23 mars la célébration du mariage (civil) d’un couple de confession musulmane. Précisons, vu les temps qui courent, qu’il s’agit d’un homme et d’une femme. Je veux dire par là qu’en France et dans de nombreux pays, les homosexuels ont obtenu le droit de se marier. Et pourquoi pas, en effet ? Je n’ai rien contre. Mais maintenant, la justice se mêle d’interdire un mariage hétérosexuel ?

Y a-t-il des doutes sur le consentement des époux ? Ou alors existe-t-il des soupçons de « radicalisation », comme on cause aujourd’hui dans le jargon journalistique ?

Ma foi, ce n’est pas à moi d’en décider. Je ne connais évidemment pas ces personnes. Simplement, je m’étonne du fait que l’on puisse en France, démocratie, état de droit (poil à quoi ?), « interdire » un mariage – suite à l’espionnage dont deux citoyens sont l’objet, et donc suppose-t-on suite à l’avis de fonctionnaires.

Le futur marié a (selon la presse) été condamné le 21 janvier par le tribunal correctionnel de Nice, à six mois de prison avec sursis pour avoir agressé un boulanger qu’il accusait de pas être un « bon musulman ». Ma foi, je ne me prononce pas sur une affaire dont je ne sais rien. J’ignore ce que ce monsieur aurait, de son côté, à dire. Mais je me demande : qu’il ait agressé ou pas un boulanger, est-ce là un motif pour lequel il ne peut pas se marier ? Je m’explique encore mieux, si nécessaire : je n’ai rien contre les boulangers (en tant que profession ou en tant qu’individus). Je n’ai rien contre ce boulanger-là en particulier. Mais je m’inquiète : pourquoi est-ce qu’un homme qui a agressé un boulanger n’a pas le droit de se marier ? Il y a je suppose, en France, des assassins d’enfants qui se sont mariés, y compris en prison.

Mais la presse en dit davantage. L’homme faisait l’objet d’une « fiche d’individu à surveiller » à la direction générale de la sécurité intérieure, comme étant susceptible d’aller faire le djihad à l’étranger.

Comme l’explique l’adjoint au maire de la ville de Nice, Auguste Vérola, au micro de France Bleu Côte d’Azur : « Il y avait des soupçons de djihadisme. On pense que l’un ou l’autre des époux souhaite partir faire le djihad à l’étranger, en Syrie ou ailleurs. »

Ici encore, je n’en sais rien. A dire vrai, cela ne m’intéresse pas plus que ça. L’unique question que je me pose, et que je soulève, est de me demander et de demander si donc, en France, puisqu’il existe des fonctionnaires qui dressent des « fiches d’individus à surveiller », cela peut concerner aussi le domaine du mariage. Est-ce que l’on va surveiller aussi les chambres à coucher conjugales ?

Christian Estrosi, député-maire UMP de la ville, a expliqué que la jeune femme de 21 ans « était engagée dans un phénomène de radicalisation [qui s’était] amplifié ces derniers mois », signalé par la cellule de lutte, d’écoute et d’action contre les dérives fondamentalistes mise en place par la ville en octobre dernier.

Le Monde ajoute : « Cette cellule municipale, qui aide vingt familles, a déjà fait l’objet de deux cents appels et trente signalements ».

Qui les aide à quoi, au juste ? A ne pas se marier ? En tout cas, depuis octobre, il y aurait eu deux cents appels. Pas mal ! De quel genre d’appels s’agit-il ? Si c’était des délations, est-ce que cela ne rappellerait pas (souvenez-vous de la formule qu’employaient vos livres d’histoire, à l’école) « les heures les plus sombres de l’histoire de France » ?

« Quand on sait par ailleurs que le futur époux a été condamné, il y a moins de deux mois, pour violence en groupe contre un boulanger qui avait commis pour seul méfait de vendre des sandwichs au jambon et des babas au rhum, je considère que je suis légitime à saisir le procureur », a ajouté M. Estrosi.

Ma foi, honoré Monsieur Estrosi, vous parlez fort mal la langue française, si je puis me permettre. « Je suis légitime à », voilà à tout le moins une très curieuse formulation.

Vêtue d’une tenue « proche du niqab », selon les fonctionnaires qui la surveillent et selon la presse, la jeune femme s’est rendue lundi après-midi au service de l’état civil de la mairie en compagnie de son futur époux, âgé de 28 ans, et de proches pour exprimer son mécontentement.

Voilà donc une épouse qui semble consentante. Quant au fait qu’elle soit vêtue comme ceci ou comme cela, voilà un détail dont je ne comprends pas fort bien l’importance. Cette dame n’a-t-elle pas le droit de s’habiller comme elle le désire, ou comme sa religion le lui suggère ? A-t-on jamais vu, en France, des « cellules de lutte, d’écoute et d’action » ou des journaux s’offusquer du fait que des mariages juifs aient lieu avec un marié et des invités qui portent la kippa, ou des mariages protestants, bouddhistes, etc., avec des symboles protestants, bouddhistes, etc. ? Est-ce que l’on interdirait, en France en 2015, à des filles de se marier avec des décolletés, des minijupes jusqu’aux aines ou avec l’uniforme du bluejean Levi Strauss ?

Le mieux serait certainement d’écouter ce qu’ont sans doute à dire ces mariés, auxquels on veut précisément… interdire de se marier. Moi, je ne vois pas très bien ce qu’une interdiction de mariage pourra changer à leurs opinions ou à leurs projets. Et je ne comprends pas (ou je ne comprends que trop, hélas) cette intrusion de plus en plus persistante de l’Etat dans la vie privée (ou ce qu’il en reste) des citoyens. Prenons ainsi (et avec des pincettes, vu que pour des histoires de ce genre il existe des dizaines de versions, et de versions journalistiques ou « à scandale », souvent contradictoires) la mort de Josef Mengele. Si le corps de Josef Mengele a réellement été retrouvé, alors si ces informations sont exactes ce corps se trouve, depuis des dizaines d’années, dans un institut médico-légal au Brésil. Lisez :

http://www.nytimes.com/1988/03/14/world/remains-of-mengele-rest-uneasily-in-brazil.html

La question est donc, selon moi, de comprendre pourquoi le docteur Mengele (16 mars 1911 – 7 février 1979 ? ) n’a pas droit à une tombe. En effet, je crois à l’égalité devant la mort, et je suppose que pour toutes les religions, TOUS les morts sont égaux et ont TOUS droit à une sépulture. Faut-il rappeler que la pièce de Sophocle, Antigone, a justement pour thème le refus de l’ensevelissement décent du frère d’Antigone ? La justice des hommes peut reprocher, aux vivants, tout ce qu’elle désire. Elle peut les condamner. La mémoire collective peut les honnir. En revanche comment est-il possible, me demandé-je, que certains morts soient discriminés, même dans la mort, et qu’on leur refuse une tombe ? N’y a-t-il pas une évidente discrimination si, entre deux cadavres, l’un est enterré au Panthéon et l’autre n’a pas droit au « repos éternel » ? N’appartient-il pas (notamment dans une vision du monde religieuse) aux Dieux de juger les vivants ? Récemment, le premier ministre en France a dit, au sujet d’un enfant rom et décédé : «Refuser la sépulture à un enfant en raison de son origine : une injure à sa mémoire, une injure à ce qu’est la France». Je crois quant à moi que le propos doit être amplifié. Evidemment, et en tout cas selon moi, tout être humain, de tout âge et de toute origine, a le droit d’être enterré. On ne devrait pas examiner la vie d’un homme, les actes qui lui sont reprochés, les opinions politiques qu’il a eues, ou son casier judiciaire, avant de décider si on l’enterre ou pas.

Par exemple, en France, la loi du 14 novembre 1881, dite « sur la liberté des funérailles », a posé le principe de non-discrimination dans les cimetières, et supprimé l’obligation de prévoir une partie du cimetière, ou un lieu d’inhumation spécifique, pour chaque culte. Ce principe de neutralité des cimetières a été confirmé par la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des églises et de l’Etat.

A lire :

http://www.huffingtonpost.fr/catherine-kintzler/cimetiere-confessionnel_b_1269144.html

Et donc, de ce point de vue, le docteur Josef Mengele devrait avoir droit à une tombe, et il serait même de la responsabilité du Vatican, ou des autorités religieuses brésiliennes locales, de le dire. Car il n’existe à mon avis aucune base de droit légale à refuser pour l’éternité une sépulture à un défunt. Il ne peut exister aucune raison valable, en 2015, pour conserver sans tombe les restes mortels d’un vieillard mort il y a des dizaines d’années.

Tout pareillement, je trouve inconcevable que l’on interdise préalablement le mariage de deux personnes, en France et en 2015, sous le prétexte – réel ou pas, je l’ignore – que « l’une des deux » personnes serait en « phase de radicalisation ».

Qu’on laisse les gens se marier s’ils le veulent, et ne pas se marier s’ils ne le veulent pas. Il serait temps de cesser d’espionner les gens dans leur intimité (toute personne qui désire se marier doit pouvoir le faire, y compris en prison dans le cas d’une personne condamnée à perpétuité !), tout comme il serait temps d’une véritable égalité devant la mort : TOUS les morts ont droit au respect et une société qui ne respecte pas les droits de tout un chacun à avoir une tombe contrevient au principe d’égalité, et tout simplement au respect humain.

Olivier Mathieu.

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