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QUELQUES RÉFLEXIONS À PROPOS DU RÉEL ET DU CINÉMATOGRAPHE

12 mars 2015

L’article « La réalité est plus forte que la télé-réalité » m’a inspiré ce texte.

GINGER ET FRED (1986) — Giulietta Masina et Marcello Mastroianni dans le film parodique, sarcastique et désabusé de Fellini montrant déjà les travers, pour ne pas dire le désastre et la déconfiture sui generis de la télé-réalité. De nos jours la réalité, la prégnance de l’irréalité télévisuelle a largement dépassé la fiction et … l’affliction de Fellini.

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C’est au cours du tournage de ce film, son avant-dernier, que Fellini perd le procès qu’il a intenté à Silvio Berlusconi, patron de la télévision commerciale italienne, contre les coupures publicitaires durant la diffusion de films à la télévision. Le juge en bon jésuite reconnaît l’atteinte à l’intégrité artistique de l’œuvre, mais estime que les spectateurs y sont habitués ! C’est également l’époque où les « socialistes » français ouvrent la boîte de pandore des chaînes de télévision privées en accordant au groupe des Chargeurs Réunis de Seydoux et Riboud et au groupe Fininvest de Berlusconi, La Cinq, la première chaîne commerciale privée gratuite. En cette occasion, c’est rien de moins que le président du conseil « socialiste » italien qui parraine Berlusconi auprès de Mitterrand en personne. Pour réaliser ce projet, il est nécessaire que TDF installe des émetteurs au haut de la Tour Eiffel, mais ceci sans avoir à obtenir l’autorisation de la ville de Paris propriétaire du monument et dont le maire est à ce moment-là Chirac. Que cela ne tienne, les députés « socialistes » votent un amendement de loi pour rendre tout ça possible.

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AGUIRRE, LA COLÈRE DE DIEU (1972).

Sans entrer maintenant dans le glauque de certains films totalement décadents ou le super glauque généralement pervers et sadique de certains « films » sous le manteau qui confondraient, nous dit-on, à dessein le faire mine avec le faire pour de vrai, je voudrais dire deux mots sur « Aguirre, la colère de Dieu », film sorti en 1972.

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Ce film de Werner Herzog est un film d’aventures ; c’est la quête minable de l’Eldorado au Moyen-Âge en Amazonie, à partir des Andes, avec à la tête des troupes un conquistador illuminé sanguinaire, Aguirre, doublé d’une noble potiche nommée De Guzmán (comme ledit Saint Dominique) qui en cours de route éliminent le vrai chef de troupe et ses partisans, épopée qui finalement (et contrairement aux chroniques de l’époque qui lui fait atteindre l’Atlantique) va se perdre dans les méandres sans fin de la nature amazonienne la plus sauvage.

On raconte tout un tas d’anecdotes à propos de ce film que je connaissais sous le nom de « Aguirre ou la colère de Dieu », mais le « ou » semble avoir disparu depuis du titre français. Une racontait que lors du tournage sur un fleuve dangereux du Pérou, des indiens avaient péri, noyés. Je ne retrouve plus cette histoire nulle part. Par contre, il se dit encore que l’acteur qui jouait Aguirre (Kinsky) et qui piquait des crises avec Herzog, était au moins aussi fou que le personnage qu’il interprétait, hystérique et agressif, si bien que les figurants indiens avaient fini par proposer à Herzog de le tuer réellement si nécessaire.

Avec le temps, ce film m’a laissé le souvenir de vastes espaces, d’une nature omniprésente et puissante, de violence et de folie gratuite, de musique aussi et d’un esprit baroque. Enfin, du jour où j’ai connu l’histoire ou le roman concernant ces hypothétiques noyades, je n’ai plus du tout regardé le cinéma de la même manière, du moins ce genre de cinéma à grand spectacle et écran large. J’y ai mis de la distance, de la distanciation, du froid. Je pense que c’est de ce jour que j’ai pris l’habitude de dire : oui, le cinéma, finalement, ce ne sont que des images qui bougent. « Vu comme ça, évidemment » m’a répondu un jour un cinéphile distingué, tous les cinéphiles sont distingués d’ailleurs, même sans aucun César.

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LA GRANDE ILLUSION

Autrement dit le cinéma est une double illusion : celle du mouvement, celle de la réalité.

Pour ce qui concerne la réalité, je veux dire tout d’abord que le cinéma « artistique » ce n’est pas du documentaire, bien qu’un Jean Rouch, pour ne citer que lui, a su parfaitement confondre les deux. Ou que les amérindiens d’Aguirre faisaient la confusion, allant pour certaines scènes jusqu’à refuser de les faire ; faire mine étant déjà trop, pouvant porter malheur ou ne pas être digne. Mais avaient-il totalement tort ?

2596Cocorico Monsieur Poulet (1974, film franco-nigérien, réalisé et filmé par Jean Rouch).

Et je veux dire aussi que derrière les images il y a toute une autre vie, une toute autre vie d’acteurs, de figurants, d’équipe de tournage, etc. Qui est finalement la seule et vraie vie sans image, sans masque et sans médium.

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Cependant de moins en moins sans image et sans son, bien au-delà d’un simple photographe de plateau, puisque, pour revenir à la télé-réalité qui n’est que du cinéma, la crudité, la morbidité, la barbarie des faits divers et des guerres prises sur le vif, et par tant et plus d’amateurs et autres mateurs, toute cette réalité-là est devenue monnaie courante, et pire : banalité suprême au sein de notre monde spectaculaire et foncièrement apoétique et anartistique. Inhumain.

« Où est le vrai du faux ? » d’une parole, est doublé de nos jours par : « est-ce la réalité ou du cinéma ? » d’une vision. Un peu comme ces jeux imbéciles ou pratiqués à mauvais escient, consistant à provoquer sur la rue, ou à faire causer en des espaces privés, « en caméra cachée » (autrefois on disait « caméra invisible ») quand, par ailleurs et dans le même temps, fourmille la vidéo-surveillance, qui n’est pas du cinéma, à tous les coins de rues des grandes villes.

Audio-visuel manipulable, trafiquable, montable à souhait… Ce n’est d’ailleurs pas d’hier que l’on connaît les photos-montages de propagande, mensongères ou sorties de leur conteste. Les bons et les mauvais angles de prise de vue, etc. La retouche. Les (bons et mauvais) usages divers des photos. Je ne souviens d’un livre déjà ancien sur ce sujet.

… Et ceci pour en tirer des conclusions ; les pires étant les conclusions politiques ou idéologiques. Par exemple, celle de quelques sionistes malades qui voudraient prouver que le goy n’est que haine contre l’ange de l’Élection divine. On en connaît des exemples présents qui circulent sur Internet. À ce propos : le sioniste de base ne se pose jamais la seule question essentielle : pourquoi tant de haine ? De haine… du moins à l’en croire.

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UN STYLE CINÉMATOGRAPHIQUE

P.S. Je finissais d’écrire ce texte lorsque j’ai pris connaissance du dernier article d’Olivier Mathieu sur le film de Jacques Rozier, sensiblement de la même époque (d’espoir, encore) que celui de Rouch cité au-dessus. Je n’ai jamais vu aucun film de Rozier, je ne savais même pas que cette personne (aujourd’hui très âgée) existait. La rançon d’une époque terrible qui met au pinacle les films à gros budgets et les acteurs à scandale, et les histoires sordides, ou d’un comique sous-troupier, ou totalement ennuyeuses. Et surtout une certaine maffia cinématographique mettant en scène sa propre décadence.  Si j’ai bien compris de ce qu’il en est des films de Rozier, ce dernier comme Rouch, ou encore Tati, dans le tendre et/ou le burlesque, relève du même esprit inclassable qui se situe entre l’œuvre réellement de fiction et le pur documentaire.

S’il me fallait évoquer le domaine de la littérature, je dirais que tout ceci se situe du côté du roman autobiographique ou du journal à la Léon Bloy. Et non pas du côté du feuilleton journalistique à scandale à la Zola.

Comme dans le cinéma d’avant-guerre, c’est la bande-son qui peut poser problème dans ces films à petit-budget. Et s’il me fallait regretter quelque chose, c’est que le film de Rouch à l’inverse de celui de Rozier (qui dans une nouvelle restauration a été « gonflé » dit-on de 16mm à 35 mm) demeure difficile à écouter et à comprendre, on n’est pas là dans un studio ou dans une bande-son reconstruite, mais dans le réel d’une prise de vue, et de son, brute. Mais après tout, est-ce que le son est si important dans ce film de Rouch ? Sans doute pas plus que dans les films quasi muets de Tati où le son fait partie intégrante des effets comiques.

Rozier, Rouch, Tati et combien d’autres peu connus ou inconnus, sont de même lignage et, si l’on peut dire, de même poésie. De cet esprit ou esthétique que l’on peut rencontrer aux détours de certains films dont on ne sait exactement s’ils sont des documents ou témoignages historiques ou ethnographiques, du pur roman incluant le fantastique, ou encore de l’idéologie politique et sociale.

Leon Poirier and George Specht during the French Citroen Expedition through Africa, March 1925La femme d’un chef Mangbetu présentant une déformation crânienne (in La Croisière Noire, opérateur George Specht)

Je pense ici (mais il n’est certes pas le seul) à un cinéaste oublié comme Léon Poirier (le neveu de Berthe Morisot) qui a touché à tous ces domaines, non sans les mêler parfois, lui l’auteur parmi d’autres titres de Jocelyn (en 1922, d’après le roman en vers de Lamartine) et La Brière (1924, d’après le roman d’Alphonse de Châteaubriant), La Croisière noire (1926) et Verdun, visions d’histoire (1928), ou encore L’Appel du silence (1936 sur le personnage fort controversé du père de Foucauld dont le rôle de composition est ici tenu par Jean Yonnel « de la Comédie française » né à Bucarest sous le nom d’Estève Schachmann).

verdun-visions-d-histoire-1928-01-gVerdun, visions d’histoire.

Ce Léon Poirier qui déclarait, en avril 1923, dans un entretien pour Ciné Pour Tous :

« Chaque art, dès sa naissance, s’est nourri du lait de l’irréel. Or, la cinégraphie est un art qui vient de naître, plus qu’un autre, il a besoin d’irréel et c’est précisément en raison de son jeune âge qu’il faut lui donner en abondance cet aliment nécessaire à sa formation. Si vous voulez qu’il grandisse, qu’il embellisse, qu’il plaise, élevez-le donc dans la poésie – faute de quoi il risquera fort de rester mesquin comme un procédé sans que jamais lui poussent des ailes. Et qu’on n’aille pas dire que la cinégraphie étant l’art des foules, il faut la maintenir dans le domaine du vulgaire où la poésie n’a pas cours. Cette parole que j’ai entendue souvent, hélas ! est un non-sens. Oui, le cinéma est le spectacle de la masse ; oui il faut qu’il touche le plus grand nombre : c’est là sa raison d’être, c’est à cause de cela qu’il est un grand moyen d’échange de pensée, un facteur puissant de progrès moral, par-dessus les frontières sociales, économiques, intellectuelles, ethnologiques – et pour cela, justement, il ne peut s’éclairer que d’une seule lumière : la Poésie !… Enfin, nul art mieux que la cinégraphie ne peut par sa technique – non pas exprimer l’irréel, ce qui est impossible – mais en faire pressentir l’existence. La surimpression, le fondu, le diaphragme, les jeux de la lumière et de l’objectif sont d’incomparables moyens pour exprimer le temps, la distance, la limite, la forme, tous ces lourds voiles de réalité que les mots soulèvent avec peine… ».

NARAYANADEFNarayana (1920), adaptation de La Peau de Chagrin de Balzac : un homme ruiné par une vie dissolue demande à Narayana, le petit dieu du bonheur, une grande fortune.

lapodechagadrienmoreauillustration d’Adrien Moreau pour La Peau de Chagrin

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