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LA RÉALITÉ EST PLUS FORTE QUE LA TÉLÉ-RÉALITÉ ; PAR OLIVIER MATHIEU.

11 mars 2015

Des sportifs sont morts, en Argentine, dans un accident d’hélicoptère. C’est certainement triste pour eux, et pour leurs proches. Condoléances. Cela dit, il faudrait ajouter deux ou trois petites choses.

Première chose. Comme pour l’attentat contre Charlie Hebdo , on parle nettement davantage des gens «fameux» que des anonymes. Pourtant moi, je croyais que les gens sont égaux devant la mort. La mort d’une «célébrité» de la téloche n’a pas davantage d’importance, philosophiquement parlant, que la mort d’une vieille tante centenaire, anonyme dans une maison de retraite d’une province française. Philosophiquement parlant, la mort du rédacteur en chef de Charlie Hebdo a autant d’importance que celle du pauvre homme qui, ce jour-là, venait d’être engagé pour laver les escaliers de Charlie Hebdo. La mort des deux pilotes argentins provoquera autant de larmes, chez leurs proches, que celle des trois sportifs français en provoquera dans leur entourage. Mais évidemment, la mort des deux pilotes argentins ne suscitera pas de « l’audience » et chez TF 1 et tous les journalistes de la téloche, si vous me permettez de le dire pour en savoir personnellement quelque chose, on y tient à l’audience.

Deuxième chose. La mort des trois sportifs français est-elle « dramatique » ? Personnellement, je ne crois pas que le terme soit exact. Ces sportifs sont allés en Argentine (ce que tout le monde n’aura pas l’occasion de faire au cours d’une existence), ils ont librement choisi de monter dans des hélicoptères (et cela, je suppose, pour honorer des contrats pour lesquels ils étaient payés, et probablement fort bien payés). Leurs hélicoptères ont eu un accident. C’est très dommage pour eux. Mais moi, je m’étonne chaque fois que l’on parle de « drame » si, par exemple, des alpinistes meurent sous une avalanche.  Si des marins meurent dans un naufrage, c’est un drame, parce qu’ils ont sans doute des familles et qu’il vont pêcher pour vivre. Si des mineurs meurent dans une mine, c’est un drame. Mais si des sportifs (ou des sportifs à la retraite)  meurent dans un accident d’hélicoptère, ils y vont pour leur plaisir, ou pour la notoriété et pour la gloire. Dès lors, ils acceptent et doivent accepter les éventuelles conséquences de leurs choix. Moi, chaque fois que je monte dans un avion, je me taxe d’illogisme. En tout cas, je sais que mon avion peut se casser la gueule, parce qu’il n’est pas naturel qu’un morceau de ferraille vole dans le ciel. Un avion n’est pas naturel, puisqu’il est mécanique. Il est créé par « l’intelligence humaine »  et cela suffit à me faire songer que je suis incohérent. Tu ne peux pas prétendre que la vie soit sans danger.  Si tu montes dans un hélicoptère aux termes d’un contrat que tu as signé et qui va te faire gagner en quelques jours ce que le pêcheur ou le mineur (qui risquent quant à eux leur vie tous les jours, parfois pour un salaire de misère) gagneront en dix voire en vingt ans, tu n’as pas le droit de te plaindre si les choses se passent mal. Prétendre que la vie soit sans danger, c’est là la petite philosophie du petit occidental moyen du monde moderne.

Troisième chose. Il y a  une règle d’or du « robert piochisme ». Le robert-piochisme, si vous ignorez ce que c’est, c’est ma philosophie à moi. Ma philosophie c’est comme (je crois que c’est Sacha Guitry qui disait cela) les opinions :  « Je préfère garder les miennes ». Moi aussi. J’ai ma philosophie et je la garde. Et si elle vaut aussi pour les quelques rares lecteurs de mes livres, tant mieux. Cette règle du robert-piochisme énonce, simplement, que la réalité aura toujours le dernier mot. Je parle de la réalité. Pas de la « télé-réalité », qui est l’exact contraire de la réalité. La télé-réalité, ça fait semblant de penser, ça fait semblant de vivre. La télé-réalité, c’est la télé-mensonge. On envoie des gens (qui sont aussi des favorisés de la vie, des sportifs ou d’ex-sportifs de haut niveau, des gens riches et qui deviennent encore plus riches) et on fait semblant qu’ils doivent « survivre » dans un environnement hostile. Et tout ça produit des dizaines d’émissions d’une sous-culture pathétique, des émissions devant lesquelles des millions de pauvres gens risquent de se faire lobotomiser la cervelle pour «admirer» ces «héros» de la téloche. Or les vrais héros de la vie, ce ne sont pas les héros de la télé-réalité, autrement dit la télé-bidon. Les héros de la vie, ce sont les femmes seules qui élèvent des gosses sans argent. Ce sont les pauvres. Ce sont les affamés de la planète. Ce sont les anonymes. Les sportifs français qui sont morts ont voulu faire partie du système de la télé-réalité, ils ont voulu bénéficier des avantages de ce système. Ils ne pouvaient dès lors pas prétendre en refuser les désavantages et les risques. Ils voulaient la «télé-réalité», « télé » signifie « loin » et ils voulaient vivre dans le monde de la télé = loin de la réalité.

Et la réalité, la vraie réalité, la seule réalité les a rattrapés. Dans la fiction de la télé-réalité, ils devaient faire semblant de « survivre ». Dans la réalité, ils n’ont pas survécu. Là, ce n’était plus « télé », ce n’était plus (étymologiquement parlant) « loin ».

Ils ont voulu faire de la télé-réalité mais il y a quelque chose de plus fort que la télé-réalité, et ce quelque chose s’appelle : la réalité.

Condoléances.

Olivier Mathieu.

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  1. MACHINIQUE | lequichotte

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