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DOCUMENTS, SUITE.

22 janvier 2015

I — Non, vous n’êtes pas Charlie… vous êtes Charlot.

Par Altana Otovic, étudiante.

Maintenant que les cadavres ont refroidi, passons aux choses sérieuses. Le choc et le recueillement s’estompant, il est déjà temps – avant qu’il ne soit trop tard – de sortir les plumes des fourreaux, de dégainer les idées brûlantes, enfin, de battre le fer tant qu’il est chaud.

Alors, comme ça, vous êtes Charlie ? Vous, la meute tirant à vue depuis des années sur tous ceux qui vous dérangent, vous vous émouvez maintenant que la mitraille retentit contre votre camp ?

« Je suis Charlie », dites-vous d’une seule et même voix. « Je suis Charlie », annoncent les pancartes que vous brandissez dans les rédactions. « Je suis Charlie », scandent vos avatars et vos hashtags sur les réseaux sociaux. Et vous avez bien raison.

Seulement…

Vous êtes Charlie aujourd’hui, mais vous n’étiez pas Éric Zemmour hier, quand il s’est fait virer d’i>Télé pour raisons politiques. Pire encore : vous pétitionniez à tour de bras pour l’évincer du service public.

Vous êtes Charlie, mais vous n’étiez pas mon ami Robert Redeker en 2006, quand un papier critiquant l’islam dans Le Figaro lui valut une tornade de haine : graves menaces de mort qui le gardent encore aujourd’hui sous protection policière, désaveu et silence de la classe intellectuelle et journalistique, lynchage dans les règles de l’art sur le plateau d’« ONPC ».

Vous êtes Charlie, mais vous n’étiez pas Clément Weill-Raynal, pour certains votre confrère, mis à pied de France 3 pour avoir révélé l’affaire du « mur des cons » dont il fut le plus triste fusillé.

Vous êtes Charlie, mais vous n’étiez pas Robert Ménard à son licenciement, Michel Houellebecq, Renaud Camus ou Christine Tasin à leurs procès respectifs pour avoir critiqué l’islam.

Vous êtes Charlie, mais vous trouvez normal que le FN soit exclu de la manifestation hommage de ce dimanche à laquelle tous les partis seront conviés, et alors même que vous défendez l’union nationale, dont notre pays a, en effet, plus que jamais besoin.

Vous êtes Charlie, mais vous soutenez toutes les lois mémorielles qui empêchent les intellectuels de faire leur travail, pour le bien de l’Histoire et de la vérité.

Vous êtes Charlie, mais vous n’êtes pas Richard Millet face à la meute d’Annie Ernaux et d’une centaine d’écrivains délateurs et complices, vous n’êtes pas Alain Finkielkraut ni Dieudonné, ou encore Ivan Rioufol, brillant d’intransigeance mais déchiqueté comme un gigot jeté aux lions sur le plateau d’« On refait le monde » ce jeudi 8 janvier.

Vous êtes Charlie, mais vous n’êtes rien de ce qui sentirait trop le soufre, vous êtes les dénonciateurs de tous ceux qu’on abat sur l’autel du politiquement correct, vous êtes ceux qui tenez le fusil, les bourreaux objectifs de tous les indésirables de la liberté. Votre liberté à vous et à vous seuls.

Pourtant, la liberté n’a qu’un seul visage. C’est la liberté pour les sains, la liberté pour les fous, la liberté pour les noirs, la liberté pour les blancs, la liberté pour ceux qu’on désapprouve peut-être mais qui font la diversité et la santé intellectuelle de notre pays.

Vous n’étiez pas ces gens, et aujourd’hui vous êtes Charlie ? Vous vous mentez, vous nous mentez. Vous êtes ce qui vous arrange, quand cela vous arrange. Vous n’êtes pas Charlie, vous êtes Charlot. Et tant que vous ne défendrez pas les principes que vous dites avoir au cœur jusqu’au bout, vous le resterez.

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2 — Le 11 janvier 2015 a eu un précédent : le 13 juillet 1793.

Par Christophe Servan, gestionnaire de fonds d’investissement [sic!].

La tuerie des frères Kouachi et de leur complice Coulibaly n’a rien de comparable ni avec les attentats de Londres, ni avec ceux de Madrid. Quant à parler d’un « 11 septembre » comme Michel Onfray ou Éric Zemmour, c’est proprement indécent. Pour autant, l’incroyable mobilisation autour du slogan « Je suis Charlie » n’a jamais eu d’équivalent dans aucune de nos démocraties. À lui seul, ce paradoxe incompréhensible suffit pour affirmer que les Français et le monde entier ont sans doute été les témoins, le 11 janvier 2015, de la plus grande opération de propagande et d’intoxication depuis les funérailles de Staline, le 9 mars 1953.

Le panurgisme observé chez tous les médias sans exception, la surenchère dans les propositions les plus délirantes – enterrer les victimes au Panthéon et faire du 7 janvier un jour férié -, la mobilisation forcée, sous peine de stigmatisation voire de sanction, de toutes les composantes de la société – corps de l’État, médias, syndicats, écoles, associations, monde des arts et des lettres, services publics, entreprises privées, équipes sportives, etc. –, tout ceci dans l’histoire de France n’a qu’un seul précédent, un seul. Là aussi, il était question d’un journal, c’était le 13 juillet 1793 : je veux parler des funérailles grandioses de Jean-Paul Marat, le rédacteur de L’Ami du Peuple, celui qui réclamait 100.000 têtes à couper et qui fut assassiné par Charlotte Corday.

Cette comparaison n’est pas fortuite. Marat était une bête assoiffée de sang mais David en fit post mortem un symbole de la liberté, un renversement des valeurs que l’on peut observer avec Charlie Hebdo, journal sectaire et haineux, aujourd’hui icône de la liberté d’expression. Mais il y a plus : la réaction du gouvernement a aussi été en tout point conforme à celle des Comités, un scénario en trois temps qui servira plus tard de modèle à tous les régimes totalitaires du XXe siècle :

1) glorification de la mémoire des victimes (sorte de canonisation en mode laïc) sur un thème fédérateur mais en trompe-l’œil : la lutte contre les traîtres en 1793, la liberté d’expression aujourd’hui ;

2) mobilisation de l’ensemble de la population derrière le flambeau de l’unité nationale confrontée à un ennemi étranger : royalistes émigrés en 1793, islamistes immigrés aujourd’hui ;

3) sidération de l’opposition républicaine molle : la Plaine en 1793, l’UMP aujourd’hui, et répression contre les récalcitrants (les Girondins en 1793, le Front national aujourd’hui).

Cette comparaison, je vous la livre en guise de mise en garde. Elle renvoie aux heures les plus sombres de notre passé : la dictature jacobine. Il faut en effet se souvenir que la mort de Marat eut pour conséquence de donner un violent coup d’accélérateur à cette machine infernale que fut le Tribunal révolutionnaire, dont le pendant aujourd’hui pourrait être la XVIe ou la XVIIe chambre du tribunal de grande instance de Paris.

L’accusateur public, Antoine Fouquier-Tinville, avait dans son arsenal la loi des suspects (17 septembre 1793), une loi infâme qui vous envoyait à l’échafaud sur une simple dénonciation. En 2015, les magistrats disposent de la toute nouvelle loi Cazeneuve (13 novembre 2014) qui instaure le délit d’apologie du terrorisme. Il suffira d’un mot mal interprété, voire d’un geste équivoque (quenelle ?), pour vous déferrer devant le parquet afin d’être jugé en comparution immédiate avec, à la clé, une peine de 5 ans de prison. Lois d’exception, justice expéditive, sinistre époque.

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