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Supplique à nos bons princes pour avoir le droit de NE PAS être Charlie — Par Olivier Mathieu, écrivain.

12 janvier 2015

J’ai le droit de NE PAS « être Charlie », honorés Messieurs ?

M’sieur, j’avais cru comprendre que « Charlie » était un journal antimilitariste. Hier, il paraît qu’il y a eu quatre millions de manifestants qui proclamaient « je suis Charlie ». Aujourd’hui, MM. Valls et Cazenave ont annoncé que le plan « Vigipirate » continuait. Le premier ministre a affirmé que le plan Vigipirate serait « maintenu à son plus haut niveau » et a ajouté que le nombre de militaires déployés se situait « à un niveau jamais atteint ». On détaille également à la presse le nombre des militaires qui vont protéger les écoles juives et les synagogues (j’espère que les mosquées, elles aussi, seront protégées). Et j’avoue, M’sieur, que je ne comprends pas trop bien : « je suis Charlie », mouvement de soutien à un journal qui se disait antimilitariste, va donc conduire à une société (encore plus) militarisée ?

M’sieur, j’avais cru comprendre que « Charlie » était un journal anti-police (« CRS = SS », j’ai d’ailleurs toujours pensé que ce slogan était une insulte manifeste). Hier, il paraît qu’il y a eu quatre millions de manifestants qui proclamaient « je suis Charlie » dans une manifestation qui a rendu plein d’hommages à la police. Je comprends parfaitement que l’Etat rende hommage à ses policiers, qui sont morts. Mais par ailleurs j’avoue, M’sieur, que je ne comprends pas trop bien : « je suis Charlie », mouvement de soutien à un journal qui se disait anti-« flics », a  donc conduit à une manifestation qui rendait hommage à la police ?

M’sieur, j’avais cru comprendre que « Charlie » était un journal anti-écoutes. Je lisais « Charlie » dans les années 1970, je suis absolument sûr qu’il y avait des protestations contre les « écoutes ». Hier, il paraît qu’il y a eu quatre millions de manifestants qui proclamaient « je suis Charlie ». Autrefois, les gouvernements niaient l’existence des écoutes. Aujourd’hui, le gouvernement annonce qu’elles vont augmenter ! (« Les temps changent » comme bêlait, à l’aide de son filet de voix, Robert Zimmermann dit Bob Dylan). Et j’avoue, M’sieur, que je ne comprends pas trop bien : « je suis Charlie », mouvement de soutien à un journal qui se disait anti-écoutes, va donc conduire à une société (encore plus) « écoutée » ?

M’sieur, j’avais cru comprendre que « Charlie » était un journal anti-curés. (Tiens, c’est là un des combats que je partageais avec Charlie, puisque moi, j’ai même exigé d’être débaptisé, obtenant ainsi mon excommunication). Hier, il paraît qu’il y a eu quatre millions de manifestants qui proclamaient « je suis Charlie ». J’ai aussi lu que les cloches de Notre-Dame avaient sonné pour MM. Cabut, Wolinski et les autres journalistes morts de « Charlie Hebdo ». J’avoue, M’sieur, que je ne comprends pas trop bien : « je suis Charlie », mouvement de soutien à un journal qui se disait anticlérical, va donc conduire à une société où les cloches de Notre-Dame sonnent pour des athées ou des « bouffeurs de curés » ?

M’sieur, j’avais cru comprendre que « Charlie » était un journal libertaire. Hier, il paraît qu’il y a eu quatre millions de manifestants qui proclamaient « je suis Charlie ». Aujourd’hui, on explique un peu partout que les codes « PNR » des passagers des avions vont être (encore plus) soigneusement épluchés et contrôlés. J’ai lu dans la presse italienne que le code PNR contient même des indications sur le menu du passager… Excusez-moi, M’sieur, mais donc « je suis Charlie », mouvement de soutien à un journal qui se disait libertaire, va donc conduire à une société où régnera une « liberté » de ce genre-là?

M’sieur, j’avais cru comprendre (mais tout ça, vous me direz, ça remonte aux années 1970) que « Charlie » était un journal anticapitaliste. Hier, il paraît qu’il y a eu quatre millions de manifestants qui proclamaient « je suis Charlie ». Journal auquel collaborait M. Bernard Maris (l’une des victimes), qui – si j’ai bien compris – était banquier.  Par ailleurs, Google va offrir 250.000 euros aux journalistes survivants, l’Etat un million d’euros. Et la manne ne va sûrement pas s’arrêter là. C’est très bien pour eux, mais j’avoue, M’sieur, que je ne comprends pas trop bien : « je suis Charlie », mouvement de soutien à un journal qui se disait anticapitaliste, va donc conduire à une société où l’Etat en temps de « crise » soutient (à hauteur d’un million d’euros !!!) un journal qui, sans aides étatiques, avait déjà mis la clé sous le paillasson, par manque de lecteurs et d’abonnés ?

M’sieur, j’avais cru comprendre que « Charlie » était un journal antiraciste. Hier, il paraît qu’il y a eu quatre millions de manifestants qui proclamaient « je suis Charlie ». Mais (je me pose la question) cela ne dérangeait donc personne de défiler auprès du politicien d’extrême droite israélien Netanyahu, et d’un de ses ministres qui (si j’en crois le journal Le Monde) déclarait il y a deux ou trois ans de ça « avoir tué beaucoup d’arabes, et que ça ne représentait pas un problème » ? Excusez-moi, M’sieur, mais donc « je suis Charlie », mouvement de soutien à un journal antiraciste, va donc conduire à des manifestations où défilent ensemble, sous la même bannière, des personnages de ce genre ?

Mais alors, c’est quoi, au juste, « être Charlie », aujourd’hui ? C’est quoi, si ce n’est pas n’importe quoi ? C’est aller défiler, le dimanche, certes sous des prétextes très nobles comme la lutte contre le terrorisme mais aussi, à la fin, pour tout et son contraire?

Tout en laissant évidemment à tout un chacun le droit « d’être Charlie », moi (je le répète) je ne suis pas Charlie. Et je ne suis pas non plus, tiens-je à ajouter, beaucoup de ceux qui « ne sont pas Charlie ».

Je ne suis pas Charlie. J’espère et j’entends qu’on m’en laisse le droit. Car je ne voudrais pas que cela devienne une obligation, « être Charlie ».

La liberté d’expression doit être celle de tous. La liberté d’expression doit être pour tous. La liberté d’expression ne saurait appartenir exclusivement à « Charlie » ou à ceux qui disent « être Charlie ».

A propos, on a entendu hier des gens qui disaient qu’on ne les ferait « pas taire ». Le problème n’est pourtant peut-être pas tant de faire taire ou de laisser parler les gens (je suis pourtant d’avis que tout le monde a le droit de parler  de tout). Le problème serait d’avoir quelque chose d’intéressant et d’original à dire, pas de bêler avec les moutons.

En tout cas, je le répète. Je suis moi. Je ne suis pas Charlie. Je suis Olivier Mathieu. Merci M’sieur.

Olivier Mathieu, écrivain

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