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Questions de simple bon sens sur l’attentat contre Charlie Hebdo, et au sujet de la présomption d’innocence dont doit bénéficier Hayat Boumeddiene — par Olivier Mathieu

10 janvier 2015

L’attaque contre « Charlie-Hebdo »… Comme toujours lorsque se produisent des événements de cet ordre et d’une telle ampleur, il est fort difficile de comprendre. Les informations les plus contradictoires circulent et se succèdent. Il faut des jours entiers, parfois des années, pour que la vérité surgisse.  Voici quelques-unes des questions que je me pose, et je ne suis sûrement pas le seul.

QUESTION 1. Selon ce que l’on sait (ou que l’on croit savoir) à cette heure, mercredi 7 janvier, vers 11 h 30, deux hommes se présentent au 6, rue Nicolas-Appert, dans le 11e arrondissement. Les deux frères s’étaient-ils vraiment renseignés sur le jour et l’heure de la conférence de rédaction ? Ou les avait-on renseignés ? Si oui, qui ? Alors, comment pouvaient-ils ne pas connaître l’adresse exacte ? N’avaient-ils pas effectué une reconnaissance préalable des lieux ?

QUESTION 2. Toujours est-il que les voici enfin dans les locaux de Charlie Hebdo, au numéro 10 de la même rue. Huit collaborateurs de Charlie-Hebdo y trouvent la mort, ainsi qu’un policier chargé d’assurer la protection personnelle de M. Charbonnier, directeur de publication. Deuxième question que je me pose, et que je pose. Ils épargnent une collaboratrice de Charlie Hebdo. Or, les rescapés prétendent que les deux frères auraient déclaré « qu’ils ne tuent pas les femmes ». Pourtant, ils oublient ce principe en ce qui concerne Elsa Cayat. Pourquoi ?

QUESTION 3. Au micro de BFM-TV, qui les a interrogés par téléphone tandis qu’ils étaient déjà cernés dans l’imprimerie désormais fameuse de Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne), les deux frères auraient réitéré qu’ils ne tuaient pas les « civils » et que les journalistes de Charlie Hebdo n’étaient pas des « civils » mais des « cibles ». Ils auraient pourtant tué, dans le hall de l’immeuble, un agent d’entretien. Parce qu’ils l’avaient confondu avec un journaliste ? Voilà encore une incohérence, au moins apparente, que l’on aurait pu mieux résoudre si on avait pu prendre vivants les frères.

QUESTION 4. Boulevard Richard-Lenoir, ils achèvent un policier, M. Ahmed Merabet, d’une balle dans la tête tirée – en courant ! – à bout portant. Sur le film, certains internautes s’étonnent de la dextérité du tireur, d’autres de l’absence de sang. Pourtant, quelques minutes plus tard, ils entrent en collision avec un poteau, et doivent abandonner leur véhicule. Dans la précipitation, ils oublient (???!!!) aussi à bord la carte d’identité de Saïd Kouachi (mais aussi, raconte la presse, un drapeau djihadiste, une dizaine de cocktails Molotov, deux talkies-walkies, une caméra Go Pro, un pare-soleil de police et un gyrophare M82). Enigme : comment concilier une pareille dextérité dans l’emploi d’une arme de guerre, et le fait d’oublier sa propre carte d’identité dans un véhicule ?

QUESTION 5. Cette carte d’identité miraculeusement ( ?) retrouvée permet à la police de mener des investigations auprès des proches des deux frères : perquisitions, écoutes et géolocalisations.  Le lendemain matin, les frères Kouachi font irruption dans une station-service au bord de la Nationale 2, près de Villers-Cotterêts, dans l’Aisne, à 80 kilomètres au nord de Paris. Ils « braquent » le gérant mais pas, semble-t-il, parce qu’ils en auraient à la caisse. Non : ils s’enfuient, dit-on, à bord de leur Clio volée, avec… un sac de nourriture. Ma question, ici, est non pas de savoir comment le gérant et la vidéosurveillance font pour les identifier avec certitude, mais pourquoi de dangereux « terroristes », qui se disent financés par « Al Quaeda »,  n’avaient donc pas d’argent pour s’acheter… un peu de nourriture. Il me semble quelque peu incohérent de dire que deux terroristes entraînés et financés par « Al Quaeda » ou par « l’Etat islamique » prendraient le risque de « braquer » une station-service, kalachnikov en main, simplement pour un « sac de nourriture »… Comme on le voit, et sans chercher la petite bête, il y a des incohérences dans les récits faits par la presse. Terroristes professionnels ou « Pieds nickelés » ? Je voudrais bien que l’on m’explique pourquoi et comment deux individus peuvent être en possession d’un pareil et coûteux arsenal, mais en être réduits à braquer une station-service pour se procurer (c’est le journal Le Monde qui le dit) « un peu de nourriture ».

QUESTION 6. Vendredi, les frères Kouachi parviennent dans la zone artisanale de Dammartin-en-Goële, en Seine-et-Marne. Traqués (l’un d’eux est d’ailleurs blessé à la gorge par un tir des forces de l’ordre), ils se réfugient dans les locaux d’une société d’imprimerie. Toute la journée, la presse va parler des « preneurs d’otage ». Or, ce n’était pas vrai, selon la dernière version des faits. Il semble en effet certain que les deux « preneurs d’otages », dont l’un des deux était blessé, avaient libéré sain et sauf leur « otage » dès 10 h 20.  Voilà donc un geste (libérer le seul otage qui aurait pu être à leur merci) que chacun pourra commenter comme il voudra. A partir de là, la question est cependant de demander pourquoi la presse a parlé toute la journée des « preneurs d’otages » mais, surtout, pourquoi les forces de l’ordre – qui savaient parfaitement bien que les deux frères n’avaient plus d’otages – n’ont pas attendu l’occasion de les prendre vivants, par exemple à l’aide de gaz, ou en attendant qu’ils ne finissent par s’effondrer à la suite d’un manque de sommeil ou de nourriture.

QUESTION 7.  Vers 15 heures, Amedy Coulibaly prend en otage plusieurs clients d’une supérette de la Porte de Vincennes. Selon BFM-TV, il se réclame quant à lui de « l’Etat islamique ».  Ce qui reviendrait donc à dire qu’il y aurait eu une action coordonnée entre deux groupes djihadistes rivaux?

QUESTION 8. Selon la presse, peu avant midi, des « négociateurs » du GIGN auraient essayé de prendre contact avec les frères (que la presse continuait à appeler « preneurs d’otage » mais qui, à cette heure, je le répète, avaient déjà volontairement relâché leur otage). Les négociateurs du GIGN auraient « laissé des messages sur les portables » des deux frères. Si la chose est exacte, et si les deux frères étaient donc encore en possession de leurs téléphones, alors ils étaient facilement géolocalisables. Depuis quand avaient-ils été géolocalisés ?  Et fallait-il donc réellement 88.000 hommes pour attraper deux fugitifs, dont l’un blessé, d’ores et déjà géolocalisés ?

QUESTION 9. L’assaut du raid lancé par les forces de l’ordre, Porte de Vincennes, est décrit en ces termes par le journal Le Monde : « et puis une ombre s’avance en courant vers les policiers. Il n’a aucune chance, et tombe aussitôt, criblé de balles ».

Au même moment, à Dammartin, je cite toujours Le Monde :  « Saïd et Chérif Kouachi, épuisés par la tension et les nuits de veille, n’ont plus rien à perdre. Ils entr’ouvrent la porte de l’imprimerie d’une quinzaine de centimètres et tirent une rafale sur les gendarmes qui leur jettent des grenades à effet de souffle. Un nuage dense de fumée, avalé par le vent, survole l’imprimerie. Les deux hommes continuent à tirer, ils sont aussitôt tués par les tireurs d’élite du GIGN ». Ma question sera simplement : est-ce que ces descriptions, faites par un journal comme Le Monde, correspondent véritablement à la vision d’un Manuel Valls, qui avait déclaré quelques heures plus tôt que « les terroristes étaient dans la souricière » ?

QUESTION 10. Je ne connais évidemment pas personnellement Hayat Boumeddiene. Ce que je dis, simplement, c’est que les journaux qui parlent de « traque » contre cette jeune femme ne font pas honneur à leur profession. Toute cette mise en scène d’une chasse à l’homme, et maintenant d’une chasse à la femme, me fait penser à un « Far West » médiatique qui manque de toute dignité. Ce que je veux dire par là, c’est que règne, en France et dans tout Etat de droit, à ma connaissance, la présomption d’innocence. Cette jeune femme est peut-être coupable de quelque chose, et ce sera à la justice (et à elle seule) d’en décider. Mais en attendant, il n’en reste pas moins que c’est une femme, en outre une jeune femme, et qu’elle a perdu l’homme qu’elle avait épousé religieusement. Personnellement, je trouve curieux et plutôt déplorable que l’on puisse jeter en pâture sa photographie sur tous les journaux, alors que sa présence sur les lieux, Porte de Vincennes, ne semble même pas avérée. Peut-être est-elle à Paris, peut-être est-elle en France, peut-être est-elle à l’étranger. Elle aurait pu aussi fuir son mari, justement pour se dissocier de lui. Ou encore, être en vacances ou à l’étranger.  Je sais bien que l’on est hélas en plein dans cette « société du spectacle » que dénonçait à juste titre Guy Debord, mais quoi qu’il en soit, qu’on laisse la police et la justice faire leur travail. Même si M. Coulibaly était coupable des pires crimes qu’il soit possible d’imaginer, cela ne voudrait pas dire que son épouse le serait forcément. Et cette culpabilité, c’est à la justice française de la démontrer, pas à des journalistes avides de sensationnel. Que l’on veuille bien se rappeler que la présomption d’innocence, qui fait toujours partie (à ma connaissance) du Droit français, vaut également pour Hayat Boumeddiene.

Olivier Mathieu, écrivain

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